Abdellatif Laabi, une poétique chaotique

Abdellatif Laabi, une poétique chaotique
juste combat, justes mots
Poète et romancier, dramaturge et traducteur, Abdellatif Laabi n’est pas un inconnu de l’échiquier littéraire marocain. Connu pour avoir joué dans la case de la contestation, cet intellectuel engagé jusqu’au bout des ongles, n’a pas cherché à se détourner de ses anciennes amours en changeant de veste.
Bien au contraire, il s’acharne toujours à faire vivre cette lueur de la création critique dont le pays a grandement besoin. C’est à croire que les années de braise qui ont laissé leurs marques sur le corps frêle qui le transporte dans ses diverses pérégrinations n’ont réussi in fine qu’à forger davantage ses convictions en un monde meilleur. Car il n’y a pas pire pour un pays que de vivre au rythme d’une désertification culturelle qui mine les esprits. Rien d’étonnant, dès lors, à ce que l’enfant de Fès, établi dans son cocon de Harhoura (là où il a été agressé en compagnie de sa femme), engonce de nouveau la tenue de l’engagement pour faire rééditer les exemplaires des revues « Souffles» et «Anfass » qui l’avaient. Une collection contre l’oubli. Susceptible aussi de meubler les cases vides d’une quête d’une réflexion responsable sur les événements tragiques qui secouent le monde arabe. Hier embastillonné pour « complot » contre le régime, Ilal Amam étant assimilé à un mouvement d’extrême gauche qui théorisait pour la reproduction locale de la thèse du « foco », le revoilà qui «complote » contre un désordre gouvernemental qui assure, de la bouche même de son chef islamiste, que le pays n’a que faire de la poésie et de la littérature, le développement étant une affaire qui ne saurait être que de l’ordre des ingénieurs et autres « techniciens». Mais il faut avouer que A. Laabi a ce pouvoir d’imprécation quasi prophétique qui ne trompe pas. Bien avant la réédition de l’aventure éditoriale à laquelle il présida dans les années soixante et début soixante-dix, n’a-t-il pas accouché d’un manifeste pour la résurgence de la culture dans le pays ? C’est comme s’il avait lu dans le marc la décomposition avancée que les strctures intellectuelles subissaient devant les assauts incessants d’une pensée unique qui drape son conservatisme dans une supposée « technicité» pour ne pas contrarier l’aspiration à la modernité. Un manifeste qui, fort malheureusement, n’a pas bénéficié de l’intérêt qu’il devait susciter dans les milieux intéressés. Les intellectuels « démissionnaires» fuyant la scène le disputant aux «réactionnaires» en mal de reconnaissance pour générer le vide… Quel tourbillon !
Prêcher dans le désert
Mais au-delà de ces combats, loin d’être d’arrière-garde pour un sou, voire picrlichiens, c’est l’œuvre d’A. Laabi qui importe. Car elle continue d’éclairer sur ce qui a toujours habité l’homme, le militant et le créateur. Dans « Le Livre imprévu », on y lit une critique de la vacuité des médias et de ses représentants happés qu’ils sont dans la course au buzz plus qu’à l’amorce de débats salvateurs pour une société qui s’enkylose sous leurs yeux. Un ratage qui, il faut en convenir, éclaire d’un jour nouveau l’abattement des « hommes de plume» et le retrait, sur le bout des pieds, des plumes qui jouaient tantôt aux mouches du coche tantôt aux veilleurs… L’essentiel consistant à animer le débat autour d’une démocratisation à construire… C’est ce vide là qui a donné leur chance à ces «diables d’hommes, barbus jusqu’aux couilles, et des jeunes filles en fleurs bien fanées sous le voile de rigueur. » L’islamisme rampant est bien là, installé dans la cité. Et le drame c’est que nul ne sait jusqu’à quand le repli durera. « Devant cette réalité, il ne sert à rien de se lamenter. Cette nouvelle donne ne doit pas pousser à rendre les armes avant d’avoir combattu. La bataille des idées est de nouveau devant nous. Encore faut-il s’y rendre après avoir revisité de façon critique celles qui nous ont fait monter au créneau il y a cinquante ans! ». Le poète a-t-il toujours raison ? «Un autre Maroc » est-il possible? Edité en 2013, cet opus s’acharne à décortiquer l’Histoire du pays à la lumière de la transition monarchique. Si sous Hassan II, « la chair et l’âme des insoumis » étaient écrasées, les temps n’ont changé que pour revêtir d’autres formes. L’intellectuel dira que « l’écrasement est moins brutal et systématique sous le nouveau règne. Le nier serait stupide. Mais il revêt d’autres formes qui ne sont pas moins stérilisantes s’agissant de la vie politique. » L’analyse faite de cette dernière est assimilable à un «théâtre de marionnettes où les ficelles sont tirées par ce que l’on appelle par euphémisme le « pouvoir profond », terme qui remplace de plus en plus, dans le nouveau lexique politique marocain, celui bien connu de makhzen, désignant l’ensemble des appareils de l’institution monarchique. En dehors d’une minorité qui proteste encore contre la duperie d’un tel système, la plus grande partie de la classe politique, y compris la mouvance islamiste qui est au gouvernement aujourd’hui, s’en accommode sans grands états d’âme. » A. Laabi fait-il partie de ces militants « revenus de tout » et qui ne croient plus en rien alors qu’il s’investit, intellectuellement au moins, pour changer le désordre des choses ? La réponse qu’il apporte est cinglante. « Le plus pervers dans cette situation, c’est que l’on n’a plus besoin de truquer les élections. On peut même dire que les dernières d’entre elles ont été relativement libres et transparentes. L’illusion démocratique fonctionne donc bien, alors que nous faisons encore du surplace s’agissant de l’établissement de l’État de droit, d’une réelle séparation des pouvoirs et de l’exercice sans entrave des libertés. Dans une telle situation, ceux que vous appelez «les insoumis » sont condamnés à prêcher dans le désert. »
Droit de vigilance
Tout cela parce qu’un raté marque l’histoire contemporaine du pays. A. Laabi ne recourt nullement aux surconvolutions pour dire clairement comment « le ratage » a été consommé. « Au début du règne actuel, la monarchie a un temps hésité. Elle a même donné quelques signes forts en direction du changement, avant que sa nature profonde ne revienne au galop et qu’un certain nombre de ses archaïsmes ne soient reconduits à l’identique. Là encore, je pense que nous avons raté un rendez-vous avec l’Histoire. Et dans ce ratage, on ne peut pas incriminer la seule institution monarchique. D’autres composantes politiques y ont pris une large part. Je pense notamment au Premier ministre socialiste de l’époque (1999), Abderrahman Youssoufi, qui aurait pu, s’il avait eu la stature d’un homme d’État comme Adolfo Suarez en Espagne, négocier la transition dans le sens d’une reconsidération des prérogatives de la monarchie, d’un rééquilibrage des pouvoirs, créant ainsi les conditions d’un véritable décollage démocratique. » Tout y est dit. Mais faut-il croire A. Laabi lorsqu’il assène, dans « L’Ecorché vif » que « lorsqu’un poète parle en dehors de sa poésie, ne commet-il pas sa plus grave infidélité?» Vers où nous conduit une telle assertion? L’intellectuel rassure en expliquant faire partie de ces écrivains qui n’ont que peu de secrets pour ce lecteur. « Pratiquement, à chaque livre, j’invite ce dernier à visiter la cuisine, ou la forge, où s’élabore mon écriture. Que de fois ne lui ai-je pas dit que pour moi écrire est une aventure qui n’a de sens que s’il prend au moment désigné le relais de l’écrivain ? C’est pour toutes ces raisons qu’il m’arrive d’enrager quand je dois expliquer, commenter ce qui devrait être perçu, reçu comme une offrande, avec sa part de mystère. Pour moi, le poème vient, naît ou advient chargé de sa propre pensée (ou, si vous voulez, sa philosophie). Cette dernière lui est intrinsèque, presque organique. »
Si A. Laabi préfère troquer « l’éthique » contre « l’engagement », ce n’est pas par démission face aux luttes à mener aujourd’hui et demain. Car le monde, dans sa complexité, interpelle l’intellectuel. Et le regard qu’il porte sur le monde ne se départit jamais des contingences qui l’éclairent, dans ses facettes multiples. « Côté ténèbres: les visages de la barbarie d’aujourd’hui sont peut-être différents de ceux d’hier. Mais la barbarie, dans son essence, n’a pas changé. Les peuples qui viennent de mettre à bas la statue d’un tyran peuvent dès le lendemain acclamer un nouveau tyran. Côté lumière : un peuple qui semble soumis aujourd’hui, acceptant toutes les avanies, peut s’insurger demain et revendiquer des libertés inconcevables auparavant. L’égoïsme, l’indifférence, la fermeture de l’esprit peuvent,dans des circonstances déterminées, voler en éclats pour faire place à l’altruisme, l’attention à autrui, l’accueil bienveillant de la différence. La dualité est en nous, en chacun de nous. Ce qui compte, c’est la vigilance, le travail incessant de l’esprit, la reconstruction permanente de la pensée qui peut combattre efficacement l’assoupissement des consciences et le flux rampant des obscurantismes.» Voilà qui résume et l’œuvre et la vie du poète qui a marqué, de ses jalons, la scène littéraire marocaine.
Pour le reste, il faut puiser au fond de la jarre…

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