Boualem Sansal: Souffle orwelien en Abistan

Il y a un après « 1984 », roman culte de G. Orwel. Et c’est ce que le romancier algérien Boualem Sansal a tenté de faire en signant « 2084 ». Dans l’Abistan qu’il décrit, les enturbannés sont au pouvoir. Avec tout ce que le totalitarisme islamiste charrie dans son sillage.

Algerian writer Boualem Sansal poses in Paris on September 4, 2015. AFP PHOTO / JOEL SAGET

B.Sansal a vécu la décennie noire qui a marqué de son feu l’âme des algérienne. Rien de plus normal à ce qu’il s’essaya, dès le début de sa carrière de romancier à décrire l’univers chaotique qu’imprègne l’islamisme politique lorsqu’il cristallise les passions, à commencer par celle du pouvoir, absolu ! Mais avec 2084, on n’est plus dans la trame du premier roman écrit sur commande « le Serment des barbares ». On est projeté dans un futur dépeint par un romancier aigri par le (mauvais) sort jeté sur l’ensemble de l’échiquier arabe. De ce qu’il est convenu d’appeler « Printemps arabe » ne restent que les cendres. Le romancier s’insurge, à sa façon, pour crier son désespoir et le faire partager. Les élites, celles qui ont la légitimité de questionner la société, de se projeter dans le futur et d’infléchir les choix de société?
Elles ont été corrompues et il n’y a rien à attendre d’elles. De la jeunesse qui représente le seul gisement de richesse sur lequel les pays arabes peuvent encore compter ? La dérive a réussi à en désarticuler une bonne partie. Que reste alors de ce monde à feu et à sang si l’on excepte le langage de la canonnière et la malédiction des hydrocarbures ? En Abistan, la trajectoire dessinée par Sansal n’est vraiment pas belle à imaginer. Faut-il croire en sa fable politico-religieuse qui a fait de lui l’une des stars de la rentrée littéraire française ? En tout cas, 2084, a déjà dépassé les
150 000 exemplaires ventes… Et chemin faisant, enflammé la critique. Que de crédit pour ce romancier qui a été «évincé» de son statut de fonctionnaire algérien par une administration qui voyait en lui le trublion à sacrifier… Pour l’exemple. En tout cas, sa fable a séduit la totalité des jurés de Femina, du Renaudot, du Goncourt, etc. Avant d’être écarté. Et l’agréable surprise allait survenir du Quai Conti qui lui a accordé, ex aequo avec Hédi Kaddour, le grand prix du roman de l’Académie française. Car l’écrivain algérien n’a pas que des amis, il faut le croire. S’il compte des aficionados, il est catégorié par quelques détracteurs de mauvais aloi d’être «islamophobe ». Pourtant, c’est l’instrumentalisation de l’Islam par les politiques qui pose problème à l’auteur. Lui qui sait que les chiffres macabres de la décennie noire dépassent l’avouable décompte des 100.000 morts. Souvenons-nous que dans les années 1990, le FIS, branche politique des islamistes, avait emporté les élections législatives en décembre 1991, en Algérie. Une progression à laquelle les généraux algériens ont fait barrage en annulant les résultats du scrutin. Ouvrant ainsi la boite de Pandore. Le Serment des barbares et Le Village de l’Allemand, premiers romans de Sansal, lui permirent de mieux malaxer la texture de ce passé récent chargé de morts et de trahisons. Corruption morale, financière et religieuse, et instrumentalisation du Coran sont autant de leviers qui ont guidé sa quête romanesque. C’est d’ailleurs ce qui transparaîtra aussi de son roman au titre fort évocateur «Gouverner au nom d’Allah ». Obsessionnelle aversion pour l’islam politique ? Rien n’y fait. Le romancier reste entier dans ses engagements. Il va même jusqu’à appeler à sauver le Soldat Islam de l’islamisme. Dur à cuir ? En tout cas, il a cette capacité à encaisser les chocs. Et assume même ce que d’autres ont jugé comme une traîtrise. Lorsque le romancier a fit un voyage en Israël. Mais passons…
Dans 2084, B. Sansal ne s’est privé de rien pour donner libre cours à ses hantises. « Je traite de la structure du pouvoir, de la langue, des slogans qui sont omniprésents, du système coercitif. Avec ce genre de projet, on est toujours tenté d’aller vers le discours, ce qui est le contraire de la littérature. Je voulais rester sur ma propre méthodologie : raconter un nouveau totalitarisme religieux. » Le romancier sait à quoi s’attendre lui qui n’a pas même pas été invité au dernier Salon du livre d’Alger. La marginalisation. Répondant à une question sur la situation des inltellectuels face aux pouvoirs, les deux termes de l’équation qu’il sert traduit, à elle seule, la situation bien fragile qu’il endure dans son pays, lui qui a fait le choix de rester parmi les siens. « Ou vous servez le régime et vous aurez tout, carrière, logement, ou vous serez réprimés. » C’est avec une grande émotion qu’il rappelle l’exil forcé de Kateb Yacine.

LAISSER UN COMMENTAIRE

Veuillez entrer votre commentaire!
Veuillez entrer votre nom ici

Ce site utilise Akismet pour réduire le pourriel. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.