Le change flexible n’est pas qu’un choix technique : A. Jouahri doit s’expliquer

Le change flexible n’est pas qu’un choix technique : A. Jouahri doit s’expliquer
Le Maroc s’apprête à prendre un virage dans sa politique de change. Jugée nécessaire bien que trop complexe, la transition projetée vers un régime de change flexible est vue comme une décision périlleuse. Si le FMI, la Banque mondiale et BAM sont unanimes à dire que les prérequis sont-là, rares sont les économistes qui partagent le même avis
Mise en veilleuse depuis des années, la migration vers le change flexible est à l’ordre du jour. Annoncée par le gouverneur de Bank Al-Maghrib via la presse étrangère (Bloomberg), cette décision qui n’a pas été sujette à concertation risque de faire jaser. Si l’on rassure du côté de la Banque centrale sur les conditions réunies pour une migration sereine, le gouverneur s’est entretenu à ce sujet courant mai avec une délégation du FMI, des spécialistes affirment, vent debout, que le Maroc n’a ni la taille critique ni les moyens pour endosser les chocs monétaires qui peuvent en résulter. En tout cas, ne pouvant pas continuer à ignorer les sirènes du FMI et de la Banque mondiale qui exigent la transition vers un système flottant, le pays a déjà réajusté le panier de cotation du dirham en avril 2015. Un réaménagement qui s’inscrit dans un long processus qui, in fine, permettrait, du moins selon le FMI et BAM, de mieux intégrer l’économie internationale et de mieux s’ajuster aux chocs extérieurs voire de les absorber, et par conséquent améliorer sa compétitivité ! Quoique ce raisonnement ne trouve pas écho chez la majorité des économistes marocains, il semble qu’il a été épousé par le gouverneur de la Banque centrale, Abdellatif Jouahri. Voilà qui jette une nouvelle lumière sur son plaidoyer, en octobre 2015, pour l’indépendance de BAM en émettant le souhait de voir les attributions de l’institution élargies à la stabilité financière. Si le Maroc a, depuis la fin du PAS, résisté aux institutions de Bretons Woods à ce propos, qu’est-ce qui a changé depuis 1993 ? Quelles sont les variables qui favorisent une telle décision et pourquoi ce timing ?
Changement de caps ?
On a souvent laissé entendre que les libéraux, qu’ils soient Marocains ou autres, ont l’habitude de plier l’échine à la moindre pression des institutions internationales. C’est ce qui semble être le cas avec le gouvernement Benkirane qui s’est particulièrement distingué par une docilité à l’égard du FMI. Advienne que pourra, les directives du FMI ont toujours été classées comme des priorités par l’actuel Exécutif pour qui « la migration vers le change flottant n’est qu’une décision technique sans conséquence grave». Néanmoins, en regardant de plus près, on s’aperçoit qu’il s’agit d’une décision aux conséquences lourdes étant donné que le taux de change est à cheval sur l’économie financière et sur l’économie réelle des biens et services et qu’il s’agit d’un indicateur de la vigueur, de la stabilité et de la productivité d’une économie ainsi que de la valeur de ses titres financiers. Sommes-nous face à un nouvel épisode de la soumission au diktat des institutions financières internationales ? Des économistes comme Abdelouahed El Jay et Rachid Achachi ne laissent planer aucun doute à ce sujet. Pour ce dernier, ça répond à la logique libérale prônée par le FMI qui a pour vocation à lever toutes les barrières à la mondialisation des échanges et à la mobilité des capitaux. « Toute la logique des privatisation, des accords de libre-échange, d’indépendance de la banque centrale, de passage vers un taux de change flottant flexible…Toutes ces mesures tendent au recul de l’Etat en tant qu’acteur économique et vers l’émancipation et la libéralisation des agents économiques individuels», explique ce membre-fondateur du Laboratoire d’économie du développement. Dit autrement, c’est le dogme du FMI « moins d’Etat et plus de marché » qui prime faisant valoir les thèses du monétarisme « qui vont jusqu’à dire que l’Etat doit littéralement disparaître au profit du marché qui s’autorégule par lui-même. Et que la Banque centrale doit non seulement ne pas être dépendante de l’Etat mais doit disparaître à terme et que les forces du marché vont tout réguler et équilibrer mutuellement », explique R. Achachi. Rappelant que l’inscription du Maroc dans ce processus est intervenue dans un contexte particulier, à savoir celui du Programme d’ajustement structurel (PAS) Abdelouahed El Jay abonde dans le même sens en indiquant qu’ « au sortir du PAS, on a établi ce que le FMI appelle la convertibilité minimale. Et puis, on est allé crescendo en introduisant plus de souplesse dans ce régime de convertibilité ». Cependant, il semble que le Maroc qui a tâché de garder le pied sur des freins afin d’y aller doucement semble lâcher du lest. Cet ancien directeur à Bank Al Maghrib estime que ce qui est recherché est « une convertibilité plus large du dirham». Cela procède de la logique « implicite» dit-il.
Paix sociale en jeu
Pour R. Achachi, les autorités ont opté pour une approche de libéralisation progressive car elles « comprennent très bien que tout changement économique doit correspondre à un changement social». Un préalable qui semble aux abonnés absents après plus de deux décennies. Quand on sait que les Marocains demeurent très sensibles aux augmentations des prix, un simple mouvement de spéculation sur la valeur du dirham peut avoir des conséquences lourdes. Avec l’éventualité d’une dépréciation du dirham, les Marocains peuvent, dans ce cas, se retrouver avec une perte du pouvoir d’achat. « Quand on dit qu’on va livrer la valeur du dirham au marché réel, cela veut dire livrer le pouvoir d’achat des Marocains au marché », soutient R. Achachi. Les couches défavorisées, en partant de la classe moyenne vers le bas, peuvent énormément souffrir sachant que le Maroc importe en devises la moitié de ses besoins en céréales à titre d’exemple », dit-il. A l’autosuffisance, sans laquelle ce serait extrêmement compliqué d’entrevoir ce passage, R. Achachi ajoute le poids global de l’économie. Selon lui l’économie marocaine manque de taille critique en termes de masse monétaire et de PIB. «Plus ces deux paramètres sont importants, plus il est difficile de la déstabiliser par un mouvement spéculatif », explique-t-il. « Vu la valeur du PIB d’un pays en développement comme le Maroc, un simple mouvement spéculatif sur le marché international de devises pourrait mettre à genoux le dirham », assure le consultant au Cabinet de conseil en stratégie et en management des risques (CMAIS).
Bon timing ?
Jean-Pierre Chauffour, économiste principal pour le Maroc et coordonnateur des échanges régionaux pour la zone MENA auprès de la Banque Mondiale, a esquivé nos questions en se contentant d’affirmer, lors d’un récent colloque organisé par le CMC, que les « conditions se profilent pour opérer cette migration». Une certitude que beaucoup d’économistes ne partagent pas. Alors qu’il indique que le rétablissement des équilibres macroéconomiques est le signal pour l’amorce de cette mue, il est clair pour tous que le rééquilibrage macroéconomique actuel est du essentiellement à des variables exogènes, en l’occurrence la baisse des cours du pétrole. Dire que la mise en œuvre d’un taux de change flexible « permettrait de mieux intégrer l’économie internationale et de s’ajuster plus facilement aux chocs extérieurs », (sic J.P. Chauffour), relève de l’art de jeter la poudre aux yeux. A contrario, « ça va nous mettre plus en difficulté », relève R. Achachi qui s’insurge : « on veut améliorer l’intégration du Maroc à l’économie mondiale à un moment où elle n’a jamais été aussi fragile aussi instable. C’est de la pure folie ». D’après lui, le Maroc n’est pas encore au stade de développement qui lui permettrait de virer vers un taux de change flottant qui correspond à une économie développée avec un PIB important, une masse monétaire importante, un secteur privé très dynamique et une économie tournée vers l’exportation.
Su la même ligne, Abdelouahed El Jay estime qu’ « il n’y a pas de raison objective pour que le Maroc passe à un régime de change flexible ». Rappelons qu’ « il faut déterminer d’abord les objectifs » et que le taux de change n’est qu’un moyen pour les atteindre », El Jay regrette le fait qu’on commence par le moyen et qu’on oublie la fin (ce à quoi ça va servir)». « Est-ce juste pour se conformer à l’économie de marché et aux préceptes du libéralisme prôné par le FMI ? Ou pour avoir une convertibilité plus large ? On se contentant d’annoncer « juste la flexibilité sans parler des objectifs visés, parait ambigu. Il faut clarifier», insiste-t-il.
L’intérêt est ailleurs, selon R. Achachi pour qui « cette décision parachutée n’a pas un but pratique, mais plutôt un but idéologique ». « A aucun moment le débat n’a été lancé par BAM ou bien sous forme de consultations avec les partis politiques ou avec les représentants du peuple, la société civile, la CGEM… ». Une décision aux lourdes conséquences promue par une institution se plaçant au de la logique de gouvernance résume par reddition des comptes.

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