Entretien: Coopération halieutique africaine, « l’heure est aux réseaux »

Coopération halieutique africaine: L’heure est aux réseaux
Coopération halieutique africaine: L’heure est aux réseaux

Un record de pays africains est attendu au Salon Halieutis. Une quinzaine de ministres sont attendus à Agadir et des experts africains se sont donnés rendez-vous dans la capitale du Souss pour échanger sur l’importance de la recherche scientifique et prendre en charge les vœux exprimés par la communauté des femmes issues des pays riverains de l’Atlantique. L’heure est aux réseaux. Abdelouahed Benabbou, Secrétaire général de la Conférence ministérielle halieutique entre les Etats africains riverains de l’Océan atlantique (Comhafat) résume les enjeux liés à la pêche dans cette partie du monde.

Par quoi se distingue cette année l’action de la Comhafat dans le cadre du Salon Halieutis?

La Comhafat a toujours été un acteur réel pour la participation des pays africains au Salon Halieutis. Mais cette année, c’est un peu spécial puisqu’on souhaiterait être beaucoup plus présent en effectifs mais également en activités. Notre présence sera donc plus nombreuse et plus active. Comme vous le savez, un des axes majeurs de l’activité de la Comhafat est la promotion du commerce régional des produits de la pêche. Halieutis qui est à sa 5ème édition a acquis une telle notoriété qu’il est devenu un rendez-vous incontournable, surtout au niveau régional. C’est donc pour nous une opportunité unique pour les pays membres de faire connaître leur potentiel halieutique et d’établir également des contacts avec divers pays et/ou investisseurs à même de valoriser leurs richesses halieutiques. Cette année, au niveau des stands, nous avons doublé la présence des pays africains. Mais ce qui est extraordinaire, c’est qu’on a noté un effectif conséquent de délégations conduites par des ministres. Nous avons au moins une quinzaine de ministres qui ont confirmé leur participation, ce qui est un record.

Le Maroc joue donc pleinement la carte africaine, est-on tenté de dire, non ?

Nul ne doute aujourd’hui de la pertinence du choix africain du Maroc qui, dans le secteur de la pêche, joue un rôle leader aussi bien sur le continent qu’à l’international. Avec une participation record, effective et active, nous comptons profiter de cette occasion pour organiser un certain nombre d’activités en marge du Salon. C’est pour ça que nous avons choisi cette période, le Salon Halieutis devant mieux faire connaître la Comhafat, pour organiser la réunion annuelle de coordination entre la Comhafat et les principales organisations de gestion de pêche qui opèrent dans la région couverte par la Conférence. Et nous sommes à notre 5è édition avec pour objectifs d’harmonier, mutualiser et rationnaliser l’action de ces organisations dans la région. C’est une recommandation de la FAO, mais c’est aussi une recommandation de l’Union africaine (U.A). Nous avons également décidé  d’assurer une formation pour les femmes membres du réseau RAFEP (Réseau africain des femmes de la pêche), et de tenir en marge du Salon l’assemblée générale du RAFISMER, réseau qui regroupe les instituts africains de recherche scientifiques et halieutiques africains,  tous deux créés par la Comhafat. En plus d’un atelier de réflexion de RAFISMER sur les nouvelles technologies dans le secteur halieutique pour une meilleure contribution à l’économie bleue.

Que dire de la coopération régionale et du rôle assumé par la Comhafat pour répondre aux attentes des pays membres?

Il faut rappeler que les défis du secteur de la pêche aussi bien à l’échelle régionale que mondiale dus à l’épuisement de la ressource, aux changements climatiques et à la surexploitation sont tels qu’un pays seul ne peut plus les affronter. Ceci est particulièrement vrai pour les pays membres de la Comhafat. La lutte contre la pêche INN (pêche non déclarée et non réglementée) et la piraterie qui touche une partie de la côte africaine ne peut pas se faire sans une mutualisation des efforts des pays qui en sont victimes via l’établissement de protocoles d’informations. On est donc face à une condition sine qua non, un pays seul ne peut pas rivaliser avec les moyens des pirates, que ce soit ceux qui pratiquent la pêche INN ou procèdent à la piraterie pure et dure dans une région ou une autre, particulièrement dans le Golfe de Guinée. La seule solution réside donc dans la coopération régionale que ce soit au niveau de la lutte contre la pêche INN où de la piraterie. L’échange d’informations est capital dans ce cadre-là. Pour répondre aux attentes de ces pays qui en sont victimes, une coalition et une mise en commun des moyens est la seule solution possible. Nous avons vu par exemple que par rapport au niveau de l’épuisement des stocks, il est indispensable d’avoir une politique régionale intégrée, regroupant plusieurs pays pour la mise en place d’une gestion commune, des conditions minimum d’accès à la ressource. L’intérêt est de passer d’une gestion nationale à une gestion sous-régionale et/ou régionale.

S’agit-il là de simples suggestions ?

Non puisqu’il y a des actions qui sont déjà menées. La Comahafat a elle-même participé à l’élaboration de projets qui définissent par exemple  et cofinancé la sous commission des pêches regroupant sept pays, au financement de projets au niveau de la COREP. Donc c’est une mise en œuvre réelle. Il y a même des accords sous-régionaux qui sont signés quand bien même on est toujours en butte à des difficultés dans la mise en œuvre à cause de cette vision souverainiste et nationale. Mais aujourd’hui les Etats ont signé des accords qui permettent d’échanger des informations, de mettre en commun les mêmes règles, les plans d’aménagement des pêcheries au niveau des stocks partagés et chevauchants. C’est vrai que ce n’est pas encore généralisé, mais il y a énormément d’initiatives qui commencent à voir le jour.

Donc ça démarre bien, en somme ?

On est contraint de dire que cela ne va pas encore au rythme souhaité, mais on veut faire plus. C’est beaucoup plus la volonté politique qui parfois manque, cela sans oublier les financements.

Sur quels projets que vous jugez porteurs un accent a été particulièrement mis au cours de ces dernières années?

Nous sommes tous conscients de ce qu’affronte le secteur de la pêche et nous avons des actions prioritaires dans la lutte contre pêche INN. Nous avons mené un certain nombre d’actions de sensibilisation pour l’adoption de ce qu’on appelle l’accord AMREP (accord relatif aux mesures du ressort de l’Etat du port) de la FAO et également sensibilisés les parties pour généraliser l’accord adopté en 2016 et l’entrée en application de ses principes. Le leitmotiv, la lutte contre la pêche INN, fléau qui spolie de manière effrontée les pays africains de leurs richesses. Certes, ce problème n’est pas inhérents à l’Afrique, mais les pays du Continent manquent de moyens pour l’endiguer et assurer par eux-mêmes la surveillance de leurs Zones économiques exclusives (ZEE). C’est un des projets phares. Dans ce cadre là, la Comahafat a initié deux projets, le premier est lié aux observateurs embarqués dans la zone de la Conférence et qui vise la mise en place d’un corps d’observateurs à compétence régionale et disposant d’un mandat commun et unique. Ce programme devra renforcer les deux piliers essentiels à la gouvernance des pêches, par une coopération halieutique et le suivi et le contrôle des flottes pour lutter contre la pêche INN, l’amélioration des avis scientifiques en soutien à la gestion des pêches. Ce projet a fait l’objet d’une étude qui atteste que la mise en œuvre  du programme régional est possible et que le principal facteur de réussite est la volonté politique. Pour rappel, au mois d’août dernier, à l’occasion de la 10è conférence des ministres d’Abidjan, les conclusions de l’étude ont été validées et le feu vert est ainsi donné. La volonté politique existe donc, reste le nerf de la guerre. Car l’étude prévoit pour la phase de démarrage 1.2 million d’euros, et 1.6 million pour le fonctionnement annuel. Je pense que ce n’est pas énorme, c’est réaliste, et on cherche les bailleurs de fonds. Ce projet peut aussi être financé en particulier par les opérateurs européens qui interviennent dans la zone. Le deuxième programme qui a suivi le même processus a trait, lui, à l’inspection portuaire harmonisée qui vise à mettre en place les normes minima de l’action de contrôle des ports au niveau des Etats de la région et surtout améliorer l’efficacité des inspections. Là aussi, l’étude présentée à la Conférence des ministres d’Abidjan a été entérinée et la mise en place des recommandations ne demandent pas des moyens énormes.

L’Afrique est-elle devenue audible, à l’international, dans la définition des politiques de pêche et autres réglementations?

Pas seulement en matière de pêche, mais aussi pour défendre ses intérêts, l’Afrique donne de la voix et est audible. D’ailleurs, un des axes majeurs de l’action de la Comhafat est le renforcement de la voix de l’Afrique au niveau des grands fora et autres instances de pêche. Je pense que l’action de la Comahat est très remarquée et qu’elle a réussi dans ce sens-là, puisque préalablement à chaque réunion où seront définis les grandes règles de gestion ou de politique de pêche à l’international, nous organisons des réunions préparatoires.  Au cours de ces réunions, l’agenda est déroulé et tout est expliqué, et dans la mesure où il y a une position à prendre, nous essayons d’avoir une position commune et concertée. Par la suite, nous assurons la participation d’au moins un représentant des pays de la Comhafat. Depuis cinq ans, l’exercice est réussi  et il n’y a plus d’absence de représentants des pays africains au niveau de l’ICCAT (Commission internationale pour la conservation des thonidés de l’Atlantique) et de la CITES (Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacés d’extinction) où la position adoptée tient compte des intérêts des pays africains concernés.

Quels sont les chantiers prioritaires inaugurés au niveau de la coopération avec la FAO?

Pas de chantiers directs. Par contre, nous inspirons de grandes recommandations pour mener notre action au niveau régional sur la base des orientations de la FAO.

La durabilité de la ressource reste une problématique de taille pour les pays africains. Quels sont les dossiers prioritaires sur lesquels s’articule l’action de la Comhafat?

La durabilité, il faut bien entendu l’assurer car le secteur de la pêche constitue une richesse économique et sociale pour les pays africains et les communautés côtières. Si demain on compromet cette ressource pour ces pays-là, les conséquences seraient dramatiques non seulement pour la biomasse et son équilibre, mais aussi pour l’équilibre nutritionnel et alimentaire de la population. La durabilité est une exigence pour les pays africains et tout doit être mis en œuvre pour contrer la pêche INN et disposer des meilleures connaissances des stocks de poissons pour définir des politiques d’aménagement plus appropriés.

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