La chute du Colonel Kadhafi en 2011, à la faveur de l’intervention franco-britannique, soutenue par les USA, la Libye n’a pas connu de sécurité et de stabilité faisant que ce chaos a fini par déteindre sur tous les pays riverains.Avec 2200 milices se revendiquant toutes de l’islam politique, Frères musulmans ou salafistes d’Ansar Al-Chariaa, sans occulter les djihadistes d’Al-Qaida et de Daech, le terreau s’avère fertile pour perpétuer l’instabilité.

L’évaporation de 40 millions de pièces d’armes a de quoi inquiéter les plus perspicaces des Etats du voisinage. Profitant de cette anarchie totale, un officier supérieur qui a vécu l’exil aux USA après l’échec cuisant de la campagne visant la bande d’Aouzou, au Tchad, est rentré en Libye en revendiquant la chefferie de la nouvelle armée qu’il entendait restructurer sur la base des cinq brigades démembrées par les raids occidentaux.

Il s’agit de Khlifa Haftar, soupçonné d’avoir servi les intérêts américains. Les islamistes de Misrata, proches de la Turquie d’Erdogan et du Qatar, allaient le pousser à se réfugier dans la Cyrénaïque, territoire limitrophe de l’Egypte, du Soudan et du Tchad. En s’appuyant sur des tribus libyennes, les anciens membres des brigades de Kadhafi, bien entrainés, l’autoproclamé Maréchal Haftar s’est appuyé sur son ami Abderrazak Nadouri, pour monter l’armée nationale libyenne (ANL).

Le gros des effectifs de l’ancienne armée de l’air, comme de la marine, épargnés par les raids de la coalition occidentale, lui ont prêté allégeance. Son premier objectif était d’éradiquer Ansar Al-Charia à Benghazi ainsi que le groupe radical du 17 février, proche d’Al-Qaida. Depuis 2014, l’ALN s’est confrontée à tous les groupes se réclamant du Califat islamique et/ou de la création d’un Etat islamique.

L’ALN allait disposer d’un soutien politique majeur à l’issue des législatives et l’installation du parlement à Toubrouk dans un souci d’équilibre institutionnel avec la Tripolitaine et le Fezzan du sud. Cette décentralisation, voulue et acceptée par toutes les forces en conflit, avait abouti à la création de deux parlements,  celui de Tripoli qui, sous la pression des milices islamistes, a refusé de s’auto-dissoudre, et celui de Benghazi.

La Libye présente dès lors un visage assez complexe à cerner : deux gouvernements, deux parlements, plusieurs armées, plusieurs chefs, une seule banque nationale et une seule société nationale d’hydrocarbures. Des facteurs exogènes, aux intérêts contradictoires, vont renforcer les divers protagonistes sur le terrain. D’un côté il y a l’Egypte du maréchal al-Sissi qui a déclaré les Frères musulmans, dont plusieurs leaders ont fui vers la Libye, organisation terroriste, les EAU et l’Arabie Saoudite assumant les rôles de soutiens financier, militaire et médiatique de Haftar. Un autre soutien de taille viendra de Driss Déby, président tchadien, fragilisé par la présence dans le sud libyen de ses opposants farouches, et menacé par Boko Haram qui écume la région sahélo-saharienne.

Au niveau de la Tripolitaine, le Gouvernement d’entente nationale (GEN), présidé par Faiz al-Sarraj, produit par l’accord de Skhirate de 2015, où le Maroc a déployé des efforts considérables pour rassembler les différents représentants des tribus libyennes et des formations politiques, dans l’objectif de préparer les élections législatives et présidentielle avec l’appui de l’ONU, incarné par les Cinq pays membres permanents du Conseil de sécurité. Depuis 2011, l’ONU a toujours joué, avec l’appui de l’Union africaine, le rôle de médiateur visant la construction d’une armée nationale unique et une force policière légitime. Malgré les efforts diplomatiques menées par la France et l’Italie, chacun suivant son agenda politico-économique, la dynamique enclenchée n’a rien donné. L’échec s’explique par des raisons objectives. Les deux principaux frères ennemis ne sont plus maitres ni de la paix ni de la guerre. Haftar fait croire que sa lutte est sans merci contre les milices islamistes à Tripoli et contre le terrorisme de tous bords. De son côté, le Président du GNE accuse Haftar de clonage de l’ancien système de Kadhafi en s’appuyant sur des puissances étrangères. Le GNE tirant sa force de l’appui de la Turquie et du Qatar…

La deuxième raison expliquant la campagne de Haftar contre Tripoli est imputable à la volte-face des milices islamistes qu’il s’est rallié moyennant finances, ce qui explique la chute rapide de Sabrata, de Ghariane de l’aéroport international de Tripoli, du camp Yarmouk, verrou militaire de la capitale… Haftar prévoyait dans ses plans, contrariés par le revirement des milices, la rentrée de ses troupes à tripoli le jour même de la visite du Secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres.

La troisième raison pousse à croire que les tribus libyennes, depuis la chute de Kadhafi, n’assument plus le rôle politique de régulateur du jeu politique à Tripoli. Les 100 tribus qui encadraient la population du temps de Kadhafi et qui constituaient le pilier  du régime ont été transcendées par l’islam politique, opposant salafistes et Frères musulmans. Ces tribus ont été partagées entre l’ALN de Haftar et le GEN d’al-Sarraj. Même la confrérie Sennoussia qui jouissait d’une aura auprès de tous les Libyens, voire au-delà des frontières libyennes, n’a plus d’écho et les chefs des zaouias et tarika ont été soit liquidés ou forcés à l’exil vers la Tunisie et ou l’Algérie. Les islamistes de Misrata, équipés récemment en hélico de combat et en chars turcs sophistiqués, outre les drones armés, donnent du fil à retordre à l’ALN, pourtant équipée en armes dernier cri en provenance d’Egypte et des EAU.

C’est pourquoi les enjeux sont divers et opposent deux clans internationaux antagoniques. Les deux belligérants se retrouvent dans une logique de négation réciproque. L’utilisation du takfir (excommunication) est symptomatique de la lutte idéologique qui oppose deux camps dont chacun revendique l’authenticité de sa quête. Mais l’enjeu principal reste le pétrole dont l’extraction a atteint les 800.000 barils jour. Une manne entre les mains de Haftar alors que l’usufruit revient à al-Sarraj, le produit de la vente étant capté par Tripoli via la Banque centrale. Les 13% que perçoit Haftar le laissent sur sa faim.

En conclusion, l’ONU qui reconnu l’indépendance de la Libye en 1951, grâce à la voix de Haïti, est responsable de cette anarchie. Seule l’intervention des casques bleus du maintien de l’ordre peut rétablir la stabilité et la sécurité de ce pays clé de l’Afrique du Nord. Toute déliquescence de la situation contribuerait à fragiliser l’Algérie qui traverse une période trouble de son histoire, la Tunisie, pays en alerte maximale pour sauvegarder ses acquis révolutionnaires… Cela sans parler de la zone sahélo-saharienne.

Par: Pr Abderrahmane Mekkaoui

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