Déconstruction de l’espace arabe : La « Nakba » démystifiée

Le 6 juin 1967, Israël a défait, par surprise, les armées arabes en détruisant les capacités militaires égyptiennes. Une Nakba de plus qui s’ajoute à celle de 1948. Mais pour comprendre l’Histoire du sionisme, rien ne vaut l’éclairage des historiens. Élias Sanbar, historien palestinien, et Thomas Vescovi reviennent sur l’analyse du processus colonial en Palestine, antérieur à 1948 et qui, à cette date-là, allait prendre un tournant tragique.

En 1948, plus de 800 000 Palestiniens ont été dépossédés de leurs terres. Une gigantesque entreprise d’épuration ethnique allait suivre. Pour que cette vérité historique soit unanimement admise, il a fallu attendre les travaux des nouveaux historiens israéliens qui n’ont accédé qu’en 1978 aux archives de l’État d’Israël. Dix ans plus tard, ils l’historiographie traditionnelle israélienne est remise en cause et ses mythes fondateurs enfin déconstruits. De quoi consacrer les travaux des historiens palestiniens comme Charif Kanaan ou Walid Khalidi dont les thèses se voient ainsi corroborées.
« Le nettoyage ethnique de la Palestine », voilà un ouvrage de l’historien israélien Illan Pappé qui fera date dans les annales de l’histoire d’un Machrek en proie aux flemmes de la destabilisation. Dans cet opus, l’historien a décortiqué le caractère minutieusement programmé de l’expulsion des Palestiniens en 1948 et rapporté les modalités d’exécution du plan Dalet arrêté par les dirigeants sionistes et qui prévoyait l’attaque militaire de tous les villages de Palestine. Une triste opération qui s’est accompagnée de la destruction de plus de cinq cents villes et villages, des registres familiaux et des archives institutionnelles, afin d’effacer toute trace de la présence palestinienne. On est donc face à ce que la mémoire collective palestinienne, et par delà arabe, appelle la « Nakba ». Un effondrement que l’on commémore chaque année, le long de l’espace arabe, sous une seule dimension. La « nakba » prend les allures d’une simple défaite des armées arabes face à Israël à un moment fondateur dans la tragédie du peuple palestinien alors que cette date n’est qu’une étape d’un processus colonial dont l’emballement n’en finit pas de marquer les esprits. Annexions, expulsions et colonisation ont depuis lors ponctué la démarche de l’entité sioniste, donnant ainsi plus d’épaisseur à ce que soutenait l’ancien Premier ministre israélien Ariel Sharon, en 2001 déjà, lorsqu’il avait affirmé au quotidien israélien Haaretz que « la guerre d’indépendance n’était pas terminée », 48 n’étant que le premier chapitre. Rien n’a effectivement changé depuis 1948, la politique de confiscation des terres, de morcellement du territoire, de dépersonnalisation du peuple palestinien, de destruction de l’économie continue. C’est ce que l’universitaire palestinien Joseph Massad, explique dans l’un de ses livres en rappelant la persistance de la question palestinienne et en démontrant qu’en « cherchant à métamorphoser les juifs européens, le sionisme a déclenché un processus de métamorphose des Arabes palestiniens en juifs, dans une géographie transposée de l’antisémitisme ». Thomas Vescovi, auteur de « La mémoire de la nakba en Israël », travaille dans la même veine et explique que le sionisme originel avait la volonté de renouer avec une identité juive perdue. « Le sionisme n’est pas un mouvement juif religieux, mais européen. Au début du XXe siècle, une des premières associations sionistes s’implante à Paris pour sensibiliser les juifs français au sionisme et les amener à reconsidérer leur présence en Europe. Ils vont rencontrer des étudiants juifs arabes, originaires des colonies françaises. Ces étudiants devaient être davantage liés à la culture hébraïque traditionnelle, que prétend retrouver le sionisme, que les partisans du sionisme eux-mêmes. Or, les militants sionistes vont leur reprocher leurs mœurs, leurs tenues vestimentaires, leur culture. En fait, les sionistes ont appliqué sur les juifs arabes les mêmes codes qu’ils ont appliqués aux Palestiniens : des codes coloniaux propres à l’idéologie européenne. Le sionisme est au départ un mouvement d’émancipation, il prétend libérer les juifs de l’antisémitisme, mais il est à caractère colonial puisque la solution pratique est celle de la conquête d’une terre par la force », affirme le chercheur.
En se focalisant sur la nature coloniale première de l’État d’Israël, Élias Sanbar, historien palestinien et ambassadeur de la Palestine à l’Unesco, explique la spécificité de ce processus de colonisation au cours de l’histoire. Il ne s’agit pas d’une colonisation au sens classique (occupation/exploitation) mais d’une colonisation de remplacement. M. Sanbar rappelle que la « guerre d’expulsion a pris une forme tragique en 1948, mais elle n’est cependant pas achevée. Elle se déroule encore à ce jour avec différents procédés, des politiques extrêmement complexes et suivies pour encourager le transfert volontaire des Palestiniens ».
L’idée de remplacement est donc centrale dans la compréhension d’un dispositif sioniste qui vise à effacer l’identité palestinienne. Thomas Vescovi rappelle ici l’importance de 1948 comme rupture historique. Avant cette date, la Palestine était une terre où juifs, musulmans, chrétiens vivaient dans une relative harmonie. « Il ne faut cependant pas perdre de vue que le mouvement sioniste, dans sa très grande majorité, n’avait pas pour ambition de vivre en paix et en harmonie avec les Arabes de Palestine. Le « nettoyage « de la présence autochtone du paysage a été pensé, discuté, puis mis en pratique. Le sionisme a dans son essence originelle un caractère colonial, et 1948 ne peut pas être vue autrement que comme une entreprise coloniale. Une entreprise coûteuse pour la population locale, puisque 805 000 Palestiniens ont été contraints à l’exode, expulsés, 685 localités palestiniennes ont été partiellement ou totalement dépeuplées, 70 massacres sur des civils ont été relevés. Au final, c’est 78 % de la terre de Palestine qui est conquise par Israël, loin des 55 % que l’Onu avait octroyés à l’État juif », explique-t-il.
C’est sur les contradictions profondes du sionisme relatées par les nouveaux historiens qu’Élias Sanbar apporte un éclairage des plus crus. A ses yeux, les récits rapportés en 1988 avaient été produits dès 1951-1952 par les historiens palestiniens. Selon lui, « les victimes le sont par deux fois : d’abord elles subissent, ensuite elles ne sont pas entendues. Il a fallu que l’occupant le dise en 1988 pour que ce récit devienne crédible. Il a été essentiel pour le monde parce qu’il a permis de casser le mythe des Palestiniens qui auraient vendu leurs terres ou seraient partis de leur propre chef ». Il précise cependant que cette évolution n’a pas fondamentalement bouleversé l’approche israélienne, car tirer les conséquences de l’histoire impliquerait de remettre en cause leur propre légitimité.
Thomas Vescovi fait sienne cette position en expliquant que si le travail des nouveaux historiens a pu dans un contexte précis avoir des effets sur le mode de perception par la société israélienne de son histoire, depuis quelques années nous assistons à un processus inverse. « Dans les années 90, il y a eu un mouvement d’ouverture, une partie de la société israélienne s’est demandée s’il n’était pas temps de faire la paix, dans ce cadre les nouveaux historiens ont pu avoir une certaine place et un espace d’expression. Mais depuis une dizaine d’années, l’État tente de refermer cette page. Deux exemples : en 2001 lorsque Ariel Sharon a été élu, il a pris la décision de retirer les manuels scolaires en expliquant que cette histoire n’était pas celle qu’il fallait enseigner. En mars 2011, un amendement au budget israélien est voté, il interdit d’octroyer des subventions aux associations qui organisent des commémorations de la nakba. Le fait d’avoir introduit un amendement à ce sujet a presque démocratisé le mot nakba, employé comme une expression populaire sans pour autant qu’on ait conscience de ce que cela implique », conclut le chercheur.

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