« Les derniers jours de Muhammad » de Hela Ouardi

« Les derniers jours de Muhammad » de Hela Ouardi
Dépasser mythes et mystères
La mort du prophète Mahomet continue d’alimenter, des siècles après la révélation, mythes et mystères. Hela Ouardi n’est pas la première à être tentée d’y voir clair. Toujours est-il que la chercheuse tunisienne qui a travaillé sur la vie (et la mort) du « sceau des prophètes » n’a pas manqué de courage à l’heure où le monde arabo-musulman est traversé, de part en part, par une lame de fond djihadiste qui emmitoufle le message islamique, de paix, dans la violence et le concert des linceuls qu’elle charrie dans son sillage.
Courageux, l’essai de Hela Ouardi est bien documenté. L’auteure n’a pas cherché, dans sa quête, à alimenter une quelconque diatribe antimusulmane, un exercice facile qu’elle laisse à d’autres, mais plutôt a tenté de lever le voile sur un épisode douloureux de l’Histoire de Mahomet. Son livre donne le ton dès les premières lignes puisqu’il commence par l’agonie du Prophète sur son lit de mort en ce 8 juin 632. Sa fièvre n’est rien comparée à la température caniculaire qui baigne l’Arabie au début de la saison estivale. Son esprit est habité exclusivement par ses prières pour que ses souffrances soient abrégées alors qu’à l’extérieur de sa maison, ou plutôt de sa chambre, l’agitation est extrême pour gérer l’après mort de l’envoyé de Dieu.
D’emblée, l’auteur pose la question primordiale sur l’inhumation tardive du prophète qui eut lieu, de nuit, deux jours après son décès, et ce dans le plus grand secret. Pour elle, c’est « un affront fait au prophète dont le corps laissé à l’abandon offre le spectacle obscène et affreux de sa putréfaction», lui homme connu pour être « amateur passionné de parfums raffinés ». Pour elle, « l’image tragique de l’abandon du cadavre du Prophète par ses amis les plus proches, qui, plus tard, s’imposeront comme ses successeurs (…) est une image funeste (qui) hanterait encore l’inconscient collectif des musulmans ». Ce constat tranche entre le personnage mortel et semblable à tous des premiers temps de l’Islam et la vénération et l’obsession du blasphème qui l’entoure encore aujourd’hui.
Pour Ouardi « le rapport à l’image est le symptôme plus profond d’un rapport complexe à la mémoire» si bien que les musulmans modérés comme les fanatiques portent le même fardeau à savoir «l’interdit de la représentation du prophète» et d’aboutir au postulat selon lequel « seule la reconstitution historique patiente et objective permettrait de dépasser la dichotomie du modéré et de l’intégriste». Dès lors, elle inscrit son livre dans une tentative de « tracer un portrait d’un homme de chair et d’os », de dessiner les contours d’une figure humanisée du Prophète. Le choix de traiter la fin de la vie du prophète n’est point anodin car il rassemble les lieux communs de la chute d’un souverain avec des défaites militaires, une aura qui a faibli, des tentatives d’assassinat qui se répètent, la mort de son fils Ibrahim et l’interventionnisme excessif de sa famille dans la gestion des affaires publiques. Tous ces soubresauts aboutissent à un constat selon lequel « la religion est souvent le paravent d’ambitions humaines ». Pour cette chercheuse tunisienne, l’agitation autour de Mahomet agonisant porte en elle « les signes avant-coureurs des discordes et luttes fratricides qui déchirent les musulmans depuis des siècles »
Parce que les racines de l’Islam s’enlisent dans les sables mouvants du dogmatisme, sa démarche est celle d’une historienne qui veut ôter à Mahomet sa légende héroïco-religieuse pour le rendre à l’Histoire, car c’est un « personnage réellement historique » comme le soulignait Ernest Renan. Parce que les musulmans croient pouvoir condenser leur histoire, et même leur avenir, dans une illusion d’éternité et d’infaillibilité, l’Islam avance donc vers la sortie de l’Histoire.
Dans son travail de recherche, elle s’est appuyée sur l’historiographie musulmane shiite et sunnite ce qui confère un minimum de vérité autour de personnages contestés que le sont les Compagnons de Mahomet.
Comme toute scientifique, Ouardi est consciente des limites de son livre puisqu’elle clos sa préface en la qualifiant d’une «tentative utopique de quarrer le cercle ».
L’essai est divisé en plusieurs chapitres portant sur la fin de vie de Mahomet avec des questions cruciales qui restent sans réponse. Le prophète est-il mort victime d’empoisonnement ou d’une simple pleurésie ? Les ouvrages de la Tradition comme celui de Bukhari présentent les deux versions contradictoires ! Ce qui est certain, c’est que c’est un sujet gênant. Dans le premier cas, Allah protège Mahomet et il ne peut donc pas être empoisonné et à fortiori par une juive, acte visant à nuire à son prestige. Embarrassés les oulémas d’al Azhar répondent qu’il a été effectivement empoisonné mais qu’il a survécu à cette tentative d’assassinat trois années ce qui relève, en soi, du miracle. D’autres livres parlent d’un sortilège lancé par la juive de Khaibar et qui a fait son effet trois ans plus tard.
Si la Tradition de faire de la juive de Khaibar l’assassin du prophète, c’est que cette version comporte plusieurs avantages selon Ouardi. En plus de faire du prophète un martyr, cette thèse associe la haine des juifs à la misogynie tout en écartant d’éventuels soupçons pouvant peser sur l’entourage proche de Mahomet. A noter que ce dernier nourrissait une méfiance constante vis à-vis de ces derniers.
S’il est mort de maladie, pourquoi les récits ne parlent-ils pas des médecins qui lui rendirent visite alors que la Tradition relate les nombreuses visites des praticiens de Médine qui viennent s’enquérir du caractère licite des remèdes qu’ils prescrivent. L’âge du prophète pose problème puisque les biographes n’arrivent pas à dater sa naissance et même sa mort en 632… Puisqu’il était encore en vie en 634 à Gaza !
Face à autant d’incohérences, Ouardi abouti à la conclusion selon laquelle « faute d’exactitude chronologique, l’écriture de la biographie de Muhammad a ainsi été bâtie sur des artifices littéraires fondés eux mêmes sur des anaphores et des symétries ».
On sort de la lecture de l’essai avec plus d’interrogations que de réponses. La figure du prophète devient insaisissable tellement les récits se contredisent à son propos. Toujours est-il que la mort de Mahomet porte en elle la naissance de la religion musulmane. Au-delà de la controverse que suscite l’attitude d’Abou Bakr et d’Omar durant les derniers jours de Mahomet, ce sont ces deux personnages clefs qui ont créé une institution politique basée sur l’idée de se suppléer au Prophète : le califat. Selon Ouardi, le califat alimente encore « l’imaginaire collectif musulman qui le conçoit comme une institution politique infaillible ». En utilisant le Coran et le hadith, ces hommes ont fondé leur autorité sur la religion. Le régime qu’ils ont créé a fait entrer l’Islam dans l’Histoire.
Ouardi, à l’instar de plusieurs orientalistes fut confrontée à moult difficultés pour retracer la vie de Mahomet à propos de laquelle des zones d’ombre subsistent encore.
Voilà qui fonde à dire que la conclusion de Chase. F. Robison qui s’est consacré à l’historiographie musulmane selon laquelle «les tentatives des chroniqueurs abbassides et autres n’est pas forcément de falsifier l’histoire mais de produire un passé convaincant donnant du sens un présent transformé » semble toujours d’actualité.

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