Ennahda s’offre « la démocratie musulmane »

Ennahda s’offre « la démocratie musulmane »

Serait-ce la fin de l’islamisme tunisien?

Ennahda ferme la boutique de « l’islam politique » pour ouvrir le rideau sur « la démocratie musulmane ». Le leader historique de cette formation tunisienne en a décidé ainsi. Mais jusqu’où ira l’aggiornamento promis par Mohamed Ghannouchi ? La Tunisie est partagée sur la mue d’un parti qui a géré, dans l’échec, la transition.
Attendu depuis 2012, le Xème congrès du parti islamiste Ennahdha a fini par se tenir à Hammamet, dans le Sud tunisien, le 23 mai dernier. Un congrès qui a été précédé de plusieurs rencontres régionales au cours desquelles le débat, on l’imagine, n’a pas manqué d’être houleux autour de la feuille de route que la direction de la formation islamiste propose à sa base. L’affaire est loin d’être anodine pour un parti qui affiche l’ambition de se défaire de son identité en voulant dissocier islam et politique. Le pari de Mohamed Ghannouchi consistait à monter patte blanche à de larges pans de la population tunisienne qui a privé le parti islamiste d’une victoire électorale qui est allée à Nidaa Tounès, formation qui a fait sa campagne, justement, contre le processus d’islamisation rampante de la société. On comprend dès lors pourquoi, dans cette quête de la normalité, le Président tunisien Béji Caid Essebssi, père putatif de Nidaa Tounès, n’a pas rechigné à se joindre aux invités dudit Congrès d’Ennahda. Fin tacticien, M. Ghannouchi aura réussi à médiatiser son congrès à outrance : car il faut bien « vendre » la marchandise après un rebranding souhaité. Et il faut croire que la démarche du leader d’Ennahda a été singulière en ce sens que c’est la première fois que l’on entend un tel discours chez un parti membre de l’association internationale des Frères musulmans pour lesquels la finalité de tout investissement politique n’est autre que la création d’un Etat régi par la charia.
Faut-il croire, dès lors, que la direction d’Ennahda a définitivement tiré un trait sur « l’islam politique » pour basculer dans une nouvelle ère nommée « démocratie musulmane » ? M. Ghanouchi qui cherche à assurer le marketing du nouveau paradigme qui intègre la scène politique tunisienne serait-il le partisan convaincu d’un tel renoncement ? Bien sûr que « la bête politique » qu’est le leader d’Ennahda ne pouvait que tirer les conclusions nécessaires du bouillonnement que vit la société tunisienne déjà marquée au feu du terrorisme islamiste aveugle. Car depuis la chute du régime de Ben Ali, et à l’occasion notamment des débats de la Constituante, la direction de la formation islamiste a mesuré le degré de réticence que la société opposa au projet « islamiste ». Et en plus, la bérézina électorale essuyée au cours des dernières législatives (Ennahda ayant été supplanté par Nidaa Tounès) n’est à lire qu’à l’aune de l’échec de la conduite des affaires du pays au sein de la Troïka. Le pragmatisme dont on affuble M. Ghannouchi explique-t-il, à lui seul, ce revirement pour le moins inattendu ? Le coût de la normalité recherchée n’est-il pas si exorbitant pour un parti qui a fait de l’islamisme politique son fond de commerce ? Ennahda va-t-il laisser le prosélytisme dont les partisans d’Ennahda usaient et abusaient aux seules formations salafistes qui défrayent toujours la chronique tunisienne? L’adieu est-il ainsi définitivement fait à « la république islamique » dont l’avènement avait bercé les militants de cette mouvance islamiste? Certes, en virant sa cuti, M. Ghannouchi aura cherché à garantir à Ennahda une autre vie, moins crispée et peu clivante… Car seuls les obtus persisteront à croire que « l’Islam est la solution » à tous les maux qui traversent la Tunisie de bout en bout. La tension qui persiste dans la Libye voisine, là où Daech s’est installé au côté d’autres formations islamistes, comme la chute de la Jemaa en Egypte, peuvent aider à comprendre le cheminement pris par Ennahda. C’est donc la quête d’une respectabilité bon teint qui est visée aussi bien à l’intérieur de la Tunisie qu’à l’étranger. M. Ghannouchi veut, avant tout, rassurer. Quitte à projeter Ennahda dans l’expérience réussie de l’AKP turc qui avait réussi à occuper les devants de la scène en s’accommodant du modèle laïc d’Atatürk et en imprimant une nouvelle dynamique de croissance socio-économique. Mais même ce modèle turc s’avère difficilement transposable à la Tunisie. Surtout au vu des dérives autoritaires qui marquent les arcanes du pouvoir « néo ottoman » à Ankara. La méfiance à l’endroit de cette formation ne s’atténuera donc qu’avec le temps. Ce qui exige de la part d’Ennahda la présentation de gages suffisamment solides pour convaincre les milieux qui croient toujours en une ruse (assimilée « halal » dans le combat politique) purement islamiste.
Ennahdha a choisi de tenir ses assises dans un climat extrêmement délétère: le djihadisme fait toujours rage en Libye voisine, comme dans l’espace sahélo-saharien, la guerre civile n’en finit pas de détruire et la Syrie et l’Irak, cela sans parler de ce qui se déroule au Yémen, ou encore dans le Sinaï égyptien… . Dès lors, la sortie applaudie pour partie de Ghannouchi ne saurait agréer une base traditionnaliste quant bien même elle serait habitué à obéir au chef au doigt et à l’œil. M. Ghannouchi semble vouloir engager son parti dans une voie qui rappelle celle empruntée par la démocratie chrétienne européenne. Dans la forme, tout pourrait conforter une telle thèse. Mais s’y aventurer, c’est aussi oublier la dimension de contextualisation qui rend à chaque expérience son caractère spécifique. Ruse politique ou volonté sincère de s’éloigner d’un islamisme qui a plongé le monde musulman dans l’aventurisme et la violence ? M. Ghannouchi connaît très bien les Tunisiens, et n’ignore pas que la composante féminine reste accrochée, mordicus, à la culture de liberté héritée du bourguibisme pour succomber un jour au machisme des islamistes.
Ghannouchi a lancé un défi… Réussira-t-il à convaincre la frange nahdaouie de « l’intérieur», par opposition à celle de « l’extérieur» que le leader dirigea depuis son exil à Londres? C’est bien là où réside la bataille qui ne semble pas encore définitivement gagnée par M. Ghannouchi. Une bataille contre les ténors de la « radicalisation » du discours islamiste. La marmite d’Ennahda bouillonnera pour de longs mois. Les observateurs sont unanimes à juger que d’intenses conflits traversent cette formation que seule larigueur disciplinaire maintient dans une forme monolithique. L’éloignement de ceux que les spécialistes considèrent comme des faucons du parti, Sadok Chourou et Habib Ellouz notamment, n’est pas une sinécure. Même pour le leader historique incontesté qu’incarne, depuis des lustres déjà, M. Ghannouchi.
Tout ne semble pas définitivement plié pour Ennahda. D’autant que si ses thuriféraires croient en la sincérité de l’engagement de l’homme, il n’en reste pas moins que ses détracteurs le considèrent comme un politique qui louvoie et n’hésite pas dire la chose et son contraire. Et le pire dans tout ça est le souvenir indélébile laissé par Ennahda dans ses positions par trop accomodantes vis-à-vis des salafistes, voire des takfiristes qu’incarna, le temps de l’opération contre l’ambassade US à Tunis, Abou Iyadh, dirigeant de la branche locale d’Al-Qaida.
Les quatre années à venir, c’est-à-dire celles qui séparent les nahdaouis de leur 11è congrès, ne seront pas de tout repos. Surtout que le chef historique de cette formation qui se revendique désormais de « la démocratie musulmane », sans laïcité il faut le préciser, entend en faire une véritable « meule » sur la scène politique pour assurer partout une dynamique de renouveau. Et qu’Ennahda entend bien se préparer aux échéances éléctorales qui se profilent à l’horizon. Locales en tête. Les temps de la reconquête ont-ils sonné ? Wait and see…

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