La guerre fait rage à Alep : La somme des intérêts contradictoires

La guerre fait rage à Alep : La somme des intérêts contradictoires
Si Alep focalise l’attention des observateurs, c’est parce que le sort de la bataille qui s’y déroule, avec une forte présence de djihadistes qui tentent de mettre à genoux l’armée syrienne, conditionne l’avenir du conflit syrien. Pourtant, sur d’autres fronts, il n’y a pas de gel des hostilités. Le front du Sud où l’armée syrienne réalise des percées, pourrait, à son tour, être réactivé pour desserrer l’étau sur Alep si les djihadistes seraient à la peine. 
L’offensive sur Alep pour laquelle le conglomérat djihadiste aura mobilisé le gros de ses troupes, y compris l’élite formée par les Tchechènes et les Ouigours, n’est pas prête de livrer tous ses secrets. Même si les informations ayant circulé sur les préparatifs de cette « grande campagne » destinée à la prise de la deuxième plus importante ville de Syrie, la capitale du Nord, évoquent les largesses des ennemis du régime de Bachar Al Assad : plus d’un milliard d’euros consentis pour livrer 200 chars et 1.000 misiles Tow aux djihadistes. On comprend dès lors les raisons de l’incertitude qui plane sur la bataille du Sud-Ouest d’Alep, là où le gros des troupes des insurgés ont élu domicile. Les fortes vagues successives de djihadistes (jusqu’à 9.000 combattants lancés d’un seul coup contre les défenses de l’armée syrienne) ayant rompu l’équilibre des forces avant que les troupes du régime, soutenues par une aviation qui ne quitte pas le ciel de la ville, ne reprennent les positions perdues. Aux yeux des experts militaires, l’affaire est loin d’être entendue pour l’un comme pour l’autre camp. Même si la pression des insurgés s’est fortifiée grâce aux liens fusionnels désormais constatés sur le terrain entre Fath Al-Cham (nouvelle dénomination de l’ex-branche syrienne d’Al-Qaida, opérée récemment dans le but de lui permettre d’échapper à la nomenclature des organisations extrémistes combattues par la communauté internationale) et Jaich Al Fath.
Passer l’impasse ?
Autant dire qu’il est difficile d’établir une échelle de la modération qui tienne la route entre les divers groupes rebelles en activité. D’ailleurs, il n’est pas étonnant que d’aucuns évoquent aujourd’hui «l’impasse du conflit » au vu des retournements militaires successifs.
Ce qui permet à Samantha Power, ambassadrice US accréditée aux Nations Unies, de dire que « malgré le poids des forces du régime avec le Hezbollah, l’Iran et les Russes, aucun camp ne sera capable de remporter une victoire rapide et décisive ». Son homologue français, l’ambassadeur adjoint Alexis Lamek est allé plus loin en exprimant sa crainte de voir Alep se transformer en « tombeau du processus de Vienne ». Car la guerre est d’évidence le prolongement de la politique par d’autres moyens. Politique qui exprime, sur le terrain syrien, la quête d’hégémonie à laquelle s’accroche aussi bien des acteurs mondiaux que régionaux. C’est ce que l’on constate depuis que la question syrienne a pris les allures d’un conflit armé rageur mettant aux prises Damas et ses alliés, d’un côté, et une kyrielle d’insurgés qui obéissent à des agendas extra-syriens. Si on évoque aujourd’hui un possible revirement de la Turquie dans le dossier syrien, mais aussi irakien, depuis l’échec de la tentative de Putsch contre le représentant en chef de l’expansion néo-attomane, il n’en reste pas moins que d’autres acteurs golfiques persistent à vouloir en découdre avec le régime sysrien jusqu’à obtenir « la tête de Bachar Al-Assad ». Pour l’Arabie Saoudite, il s’agit-là d’une antienne. A Riyad, on ne cultive plus de secret quant au rôle assumé par le Royaume wahhabite dans le conflits qui perdure depuis 2011. Le chef de la diplomatie saoudienne allant jusqu’à réaffirmer, depuis Moscou, quitte à heurter l’allié de taille du régime syrien, que l’avenir de la Syrie se fera sans Bachar. Cela sans parler d’Israël qui suit de très près un conflit dans lequel ses ennemis jurés, le Hezbollah libanais en l’occurrence, comme l’Iran lointain, sont intervenus pour empêcher l’effondrement du régime de Damas. D’ailleurs, il n’est pas étonnant de voir que depuis le Golan, là où l’armée israélienne a mené plusieurs opérations contre la présence du Hezbollah (des figures de proue de cette organisation ayant été purement et simplement liquidées: Moghnia Jr et Samir Kantar), des djihadistes gravement blessés ont été évacués sous protection de Tsahal vers les hopitaux israéliens où ils sont soignés. Si ni Al-Qaida ni Daech n’ont jamais tiré le moindre projectile vers les positions de l’armée israélienne, rien d’étonnant à ce que le nombre des djihadistes soignés en Israël aie atteint les 2.000 !
Revirement d’Ankara ?
Le dossier syrien est rendu complexe par la multiplication des intérêts internationaux qui s’y opposent. Et c’est à l’aune de cette complexité qu’il est nécessaire d’évaluer les chances de la relance ou non du processus de paix. Lancé en novembre 2015 à l’initiative de Moscou et de Washington, il esquissait une feuille de route pour une solution politique, reprise par l’ONU dans la résolution 2254 du Conseil de sécurité. La mise en place d’un organisme de transition, une nouvelle Constitution et des élections d’ici à la fin 2017 y sont proposées. Mais les négociations de Genève qui avaient démarré en mars ont rapidement échoué, achoppant sur la question du sort du président syrien, sans oublier l’intensification des combats… Des combats qui seraient nourri par de une profusion de « chair à canon », comme le suggère une récente étude publiée par le FIFIL basé à Berlin. Pas moins de 360.000 combattants de l’étranger ayant été mobilisés pour le seul front syrien. Mais l’élément révélateur est à situer au niveau des combattants originaires de Turquie qui sont engagés : plus de 25.000 ont été comptabilisés ce qui fait de ce pays voisin de la Syrie le plus gros pourvoyeur de djihadistes, talonné qu’il est par l’Arabie Saoudite (plus de 24.000 djihadistes…).
On comprend dès lors l’enjeu lié aujourd’hui à la bataille d’Alep. Quand bien même un des principaux acteurs qui avait tourné le dos à sa doctrine de « zéro conflit avec les voisins» serait entrain de réévaluer ses positions bélliqueuses. Sous la double pression de Moscou, la réconciliation entre les Présidents Poutine et Erdogan ayant été scellée en ce début août, à Saint Petersburg, et de Téhéran. Le récent séjour du chef de la diplomatie iranienne à Ankara faisant foi. Mais il faut croire que sur le terrain diplomatique aussi, les avancées peinent à se réaliser au regard du déficit en matière de confiance entre les principaux acteurs engagés sur la scène syrienne. La poursuite des combats à Alep est symptomatique de cette dure réalité. Et on crédite la Turquie, dans ce sens, de jouer sur plusieurs tableaux à la foi. Déjà, on parle ouvertement de la présence d’officiers turcs parmi les djihadistes qui aspirent à la libération d’Alep. Ensuite, l’acheminement d’importants renforts aux rebelles, la route reliant Alep à la Turquie étant la principale voie d’approvisionnement en armes sophistiquées, confirme si besoin est cette atmosphère de défiance qui atténue un tant soi peu l’optimisme né juste après l’échec du coup d’état intervenu en Turquie. Le sort d’Alep qui reste éminemment « syro-syrien» se trouve contrarié par la multiplicité des acteurs impliqués dans l’offensive contre la capitale du Nord syrien. Saoudiens, qataris et américains (sans évoquer ni la France ni la Grande Bretagne) nourrissent, chacun pour des raisons spécifiques, des appétits dont pâtit la population civile. Dès lors, il serait difficilement envisageable de voir Ankara opérer une volte-face qui contrarierait les calculs de ses alliés. D’autant que le Président Erdogan est encore fragilisé par un coup d’état aux termes duquel une totale restructuration de l’armée turque serait en cours. Avec cela comporte comme purges…
D’après certains analystes, le pouvoir turc compte monnayer chèrement tout changement d’attitude dans le conflit syrien. Et il faut croire que valeur aujourd’hui, la carte kurde agitée comme un épouvantail se trouve être plus entre les mains de Washington que de Moscou. D’ailleurs, ce n’est pas un hasard de calendrier que de voir les kurdes syriens terrasser Daech à Minbej (voir encadré), avec le soutien de la coalition occidentale chapeautée par les USA. Celle-là même qui vole au secours de « l’opposition modérée» qui fait pression sur Alep. On comprend dès lors les raisons ayant poussé le chef de la diplomatie turque à juger inenvisageable toute transition avec le maintien du Président Assad.
Trêves problématiques
Sur le terrain, pour freiner les ardeurs des djihadistes, l’aviation russo-syrienne multiplie la pression sur les divers quartiers périphériques où les insurgés tentent de s’infiltrer. L’armée syrienne qui a peiné à résoudre l’équation de Damas, aujourd’hui encore des batailles se déroulent toujours dans la Ghouta pour préserver la capitale des tirs meurtriers, s’ingénie à élaborer de nouvelles tactiques de combat pour affaiblir la pression sur les divers points de défense d’Alep. Et il faut croire que jusqu’à la mi-aout, les vagues successives d’assaillants n’ont pas été décisives au point de changer radicalement la donne sur le plan militaire. Les tactiques d’absorption de la puissance de feu ennemie ont été payantes, notamment grâce au pilonnage des positions des insurgés aussi bien par l’artillerie que par une aviation plus entreprenante. Certes, un hélicoptère de transport russe a été abattu aux premiers jours de l’offensive menée contre Alep. Ce qui en dit long sur les armes dont disposent désormais les djihadistes. N’empêche, la suprématie aérienne reste un atout de taille non négligeable dans la bataille. C’est la raison pour laquelle Moscou n’a pas hésité, malgré l’incident de l’hélicoptère, de faire œuvre d’humanisme en décrétant des trêves de trois heures. Trêves qui ont été violées par les djihadistes… Voilà de quoi compliquer la donne et pousser l’axe Damas-Moscou-Téhéran à redoubler d’efforts pour mener à terme la campagne d’Alep. Celle qui a été perdue il y a quelques mois lorsque la Russie a jugé bon de retirer le gros de son aviation du ciel syrien. Pour mieux aborder la bataille diplomatique qui a échoué face aux mêmes arguments qui bloquent tout processus de réconciliation. Quoi qu’il en soit, l’armée syrienne mène campagne dans le rif d’Idleb et a fait main basse sur la localité de Knesba dans le rif de Lattaquié qui y mène. Opérations qui confirment si besoin est que l’armée syrienne veut couper définitivement l’herbe sous le pied des djihadistes en les privant de la voie d’accès que représente Idleb. D’autant plus que la route de la Turquie étant coupée depuis la prise de Layramoun et du Castello. L’objectif des rebelles était, en plus de la levée du blocus autour d’Alep, de couper la voie qui relie cette grande ville à Homs. Les deux objectifs ont pour l’instant échoué, mais les informations en provenance des deux camps parlent de grands préparatifs militaires… Le commandement de la coalition que dirige les USA depuis la Jordanie cette fois serait disposé à lancer une offensive dans le sud de la Syrie. Histoire de forcer le régime syrien à abandonner le verrouillage systématique d’Alep.
L’été syrien réserve bien des surprises. De quoi demain sera-t-il fait ?

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