La Politique migratoire analysée par Abdelkrim Belguendouz: Approche brouillonne

La Politique migratoire analysée par Abdelkrim Belguendouz: Approche brouillonne

Le Maroc dispose-t-il d’une stratégie nationale dédiée aux questions de la migration ? Pr Abdelkrim
Belguendouz, spécialiste en la matière, se permet d’en douter en démontant l’approche parcellaire qui a prévalu jusqu’à présent. S’il est fait sienne toute approche associant toutes les compétences pour « une stratégie inclusive », il insiste aussi sur la bonne gouvernance qui doit prévaloir au niveau de tous les ressorts institutionnels mis en place pour la gestion des dossiers liés au phénomène migratoire. Une quête transversale et éminemment salutaire.

Perspectives Med : Comment évaluez-vous la nouvelle politique migratoire déployée par le Maroc qui a pris conscience du fait que le Royaume n’est plus un simple pays de transit, mais aussi d’accueil ?
Abdelkrim BELGUENDOUZ : Nous devons à Sa Majesté le Roi Mohammed VI l’initiative du lancement en septembre 2013 de ce qui est désormais appelé la nouvelle politique migratoire du Maroc, suite non pas au rapport ( qui n’existe pas ), mais à des recommandations du Conseil National des Droits de l’Homme , qui s’est lui-même inspiré d’un certain nombre de suggestions et de revendications de la société civile. Il était temps en effet que la politique marocaine d’immigration et d’asile sorte de l’ornière sécuritaire d’inspiration de l’Union Européenne où elle était engluée pour s’aligner sur le registre des droits humains et du respect des normes internationales concernant les migrants. Il s’agit d’une démarche audacieuse et courageuse qui rompt avec les pratiques du passé.
Pour bien mesurer la rupture radicale introduite avec l’ancienne politique migratoire ayant connu bien des dérives sécuritaires , avec notamment la mort en automne 2005 de onze migrants africains subsahariens tués par balles marocaines et espagnoles à l’entrée de deux villes marocaines occupées par l’Espagne (cinq tués à Ceuta dans la nuit du 28 au 29 septembre 2005 et six tués le 6 octobre 2005 à Melilla) , suivie de la déportation dans des conditions épouvantables par les autorités marocaines de centaines de migrants dans le désert du Sahara , autant à la frontière algérienne qu’à la mauritanienne, rafraîchissons la mémoire. Rappelons ces propos significatifs formulés en février 1999 par le ministre de l’intérieur omnipotent de l’époque, Driss Basri , à une délégation de parlementaires français à Rabat. L’offre de services sécuritaires à l’UE, tendant à faire assumer par le Maroc la fonction de vigile et de poste avancé de contrôle des flux migratoires dans la logique de la forteresse Europe, était la suivante : «L’objectif principal pour le Maroc , consiste à être partie prenante de la politique européenne de l’immigration consécutive à l’instauration de l’espace Schengen . Le Maroc est en effet conscient de la communauté des valeurs des deux parties et des intérêts mutuels à défendre. Au niveau méditerranéen , nous sommes par notre situation géographique et nos liens économiques, culturels et sociaux , partenaires à part entière de la sécurité européenne…la défense de l’espace Européen ne peut être efficace que si le Maroc y apporte sa contribution » (Driss Basri cité dans «L’opinion » du 24 février 1999).
Cette nouvelle politique migratoire du Maroc, enclenchée en septembre 2013, s’est déclinée d’abord par deux opérations de régularisation des étrangers en situation administrative irrégulière, la seconde étant encore en cours en été 2017. La deuxième dimension est la nécessaire mise à niveau du cadre juridique et règlementaire de l’immigration et de l’asile au Maroc, objectif qui n’est pas encore atteint totalement, puisque seule la loi contre la traite des êtres humains est entrée en application après son vote, alors que le projet de loi sur l’asile n’est pas encore finalisé. De même, il n’y a pas eu encore la refonte structurelle de la loi d’essence fondamentalement sécuritaire , à savoir la loi 02-03 relative à l’entrée et au séjour des étrangers au Maroc, à l’émigration et l’immigration irrégulières, promulguée le 11 novembre 2003. Sa mise à niveau substantielle doit notamment « humaniser » ses dispositions de contrôle dans le respect des conventions internationales ratifiées par le Maroc, et spécifier pour les étrangers tous leurs droits économiques, sociaux, culturels, ainsi que leurs droits civils et politiques reconnus par la Constitution de 2011. L’objectif final de cette nouvelle politique , qui est un travail de longue haleine, étant l’insertion harmonieuse des étrangers régularisés au sein de la société marocaine, au plan économique, social , culturel, éducatif, politique, d’où son importance au plan sociétal.

A-t-on les moyens d’une politique qui s’inscrit en droite ligne du respect de la dignité de l’être humain ?
Si la question posée vise à s’interroger sur la faiblesse du Maroc en moyens matériels et financiers pour mener cette politique d’insertion des immigrés et que d’une certaine manière, la priorité doit être donnée aux Marocains qui ne doivent pas faire l’objet de concurrence, je pense qu’on tomberait là dans une vision qui n’est pas objective. L’immigration étrangère est utile pour le Maroc et il y’a lieu de mener toute une bataille de communication, d’information et de sensibilisation de l’opinion publique marocaine en général pour éliminer un certain nombre d’idées préconçues.
Ce travail pédagogique est indispensable pour montrer que cette nouvelle politique migratoire ne se fait nullement aux dépens des nationaux qui pâtiraient de cette démarche d’ouverture envers les étrangers au Maroc, en particulier envers les Africains subsahariens.
Le traitement de la question migratoire en termes de droits humains est, bien entendu, d’abord une question de volonté politique en la matière. C’est un objectif atteignable et non pas un luxe, voire quelque chose de démesuré. Il est à la portée du Maroc et des Marocains, les droits humains étant par ailleurs universels et indivisibles. Lorsqu’on réclame des droits pour ses compatriotes ou ses concitoyens établis à l’étranger – et quelle est la famille qui n’a pas des membres souvent très proches à l’étranger-, on devrait être les premiers à adopter cette démarche d’ouverture. Être un pays d’accueil, c’est d’abord une mentalité, un état d’esprit d’ouverture, de générosité, une démarche altruiste, sans pour autant qu’elle ne s’exerce « aux dépens » ou « au détriment » de ses compatriotes. Les relents de xénophobie, voir même les germes de racisme sont là, et il faut les combattre avec constance.

Tout récemment, le dossier des syriens bloqués à la frontière maroco-algérienne a connu un dénouement heureux avec l’intervention royale. Comment doit se profiler, à votre avis, la gestion des flux migratoires entre deux pays voisins (Algérie et Maroc) ?
Normalement, le voisinage entre le Maroc et l’Algérie s’inscrit dans le cadre de l’Union du Maghreb Arabe, censé être un espace de fraternité, de concorde, de solidarité et de construction d’un avenir commun profitable à toutes les parties concernées, en l’occurrence ici les cinq États suivants : Maroc , Algérie , Tunisie , Libye , Mauritanie . Or l’UMA est pratiquement à l’agonie en raison notamment du non respect par l’Algérie de l’intégrité territoriale du Maroc. De plus, depuis l’attentat de l’hôtel Asni à Marrakech en été 1994 où furent impliqués des ressortissants algériens, le Maroc a instauré les visas pour les ressortissants de ce pays et en représailles, l’Algérie est allée jusqu’à fermer les frontières terrestres avec le Maroc. Cette décision contre nature n’a pas été levée depuis, en dépit des demandes incessantes au niveau des deux peuples concernés, de rouvrir les frontières terrestres et de revenir à la liberté de circulation des personnes.
Par ailleurs, les migrants et les demandeurs d’asile n’ont pas à être pris en otage en raison des différends entre les deux pays. Comme vous venez de le relever, on ne peut qu’applaudir au geste humaniste accompli à la fin du Ramadan par le Roi Mohammed VI, consistant à régulariser la situation d’un certain nombre de réfugiés syriens qui ont souffert dans leur chair et subi durant deux très longs mois un traitement profondément inhumain et dégradant en plein désert. Ces personnes étaient ballotées entre le Maroc et l’Algérie dans le dénuement le plus total, sans eau, ni nourriture, ni soins médicaux dans le no man’s land à quelques kilomètres de la ville frontière de Figuig.
De manière générale, la question migratoire entre les deux pays est à régler dans le cadre du respect absolu des droits humains et de la responsabilité partagée et non pas en instrumentalisant ce dossier à des fins de nuisance, au mépris de la dignité de la personne humaine.
Sur ce plan , si au Maroc également, on doit être très vigilants par rapport à des propos xénophobes, voir racistes à l’égard des Africains subsahariens, en particulier au niveau de certains médias, par contre à la différence du Maroc, où le discours officiel sur l’immigration est généreux en paroles et en actes, on ne peut que condamner les derniers propos du secrétaire général du RND ( Rassemblement national démocratique appartenant à la majorité) et chef de cabinet du président de la République algérienne, consistant à accuser les migrants subsahariens en Algérie d’être à l’origine de plusieurs fléaux dont le crime et la drogue : « ces étrangers en séjour irrégulier sont source de crime , de drogue, et de plusieurs fléaux (…) on ne laissera pas le peuple algérien souffrir de l’anarchie » . Et d’ajouter : « Et quand on me parle de droits de l’Homme, je dis : nous sommes souverains chez nous ».
Ainsi, au lieu de comprendre et de faire comprendre, on préfère comme chez les populistes européens ou « trumpistes » nord américains, s’en prendre à des boucs émissaires, en les accusant d’être à l’origine de tous les maux , de la crise et de la mal-vie, propos qui ne font qu’exacerber le racisme, favoriser voir même justifier et légitimer les discriminations .

Le Maroc est appelé à assumer, au sein de l’Union africaine, un rôle de premier plan dans la gestion du dossier de la migration. Qu’inspire pour vous un tel développement ?
Effectivement, depuis son retour triomphal fin janvier 2017, à l’organisation continentale Union Africaine, le Maroc assume toutes ses responsabilités au sein de l’UA, avec la ferme volonté de servir l’Afrique sur tous les plans, afin d’en faire un continent développé, bénéficiant de la sécurité, de la paix, de la stabilité et du développement humain. Dans le cadre de la rationalisation du travail au sein des instances de l’UA et de la responsabilité partagée, le Maroc, en la personne de Sa Majesté le Roi, a été chargé par ses pairs de gérer le dossier migratoire, en proposant une feuille de route à la mesure des enjeux et des défis qui se posent en ce domaine à l’échelle du continent.
Ce choix n’est pas fortuit. Il correspond d’une part à la fibre humaniste et sociale du Souverain, et d’autre part à la reconnaissance faite au Maroc pour ses grands efforts de suivi en particulier d’une politique migratoire soucieuse des droits humains et empreinte de solidarité, notamment avec les pays subsahariens.
Ce statut reconnu au Maroc en ce domaine à l’échelle africaine, joint à sa responsabilisation avec l’Allemagne pour 2017-2018 au niveau de la présidence du Forum Global Migration Développement, lui imposent, à notre sens, le devoir d’être un véritable exemple dans le domaine migratoire au sens large, c’est-à-dire renvoyant aussi bien à la politique d’immigration et d’asile, qu’à la politique en direction des citoyens marocains établis à l’étranger, qui doit être mise également à niveau sur tous les plans, aussi bien institutionnel, juridique et programmatique au sens large, compte tenu de l’aspect multidimensionnel.

À ce propos justement, dans la gestion du dossier MRE précisément, plusieurs intervenants ministériels et autres sont en lice. Constatez-vous un quelconque changement de taille dans cette approche plurielle ?
Le dossier des cinq millions de citoyennes et de citoyens marocains établis à l’étranger interpelle plusieurs départements gouvernementaux. C’est un dossier interministériel par excellence. Rares sont les ministères qui ne seraient pas concernés, dans la mesure où les dimensions relatives à la communauté des citoyens marocains à l’étranger sont multiples : économique, financière, sociale, culturelle, cultuelle, politique, juridique, institutionnelle, géostratégique, sociétale, etc. Les besoins et attentes de la communauté des citoyens marocains à l’étranger sont divers, nécessitant l’intervention de multiples administrations. Voilà pourquoi d’ailleurs, la gestion de ce dossier au niveau gouvernemental, devrait à notre sens, être assurée par un ministère délégué auprès du chef du gouvernement, compte tenu du caractère horizontal et transversal du dossier.
Heureusement que pleine délégation a été donnée par le ministre des Affaires étrangères et de la coopération au ministre délégué chargé des MRE et des affaires de la migration, Abdelkrim Benatiq, lui permettant ainsi d’appliquer la politique qu’il souhaite entreprendre .
Dans le même esprit, la commission interministérielle présidée par le chef du gouvernement, chargée des Marocains résidant à l’étranger et des Affaires de la migration (immigration étrangère au Maroc), devrait jouer tout son rôle de coordination et de réalisation de la cohérence de la politique en la matière. Compte tenu de la densité du dossier, elle devrait se réunir au moins quatre fois par an (et non pas deux), tout comme sa composition gagnerait à être élargie aux syndicats marocains les plus représentatifs, à la société civile, y compris les ONGs d’immigrés les plus actives, à la société civile MRE, aux chercheurs dans le domaine migratoire.
De manière fondamentale, la nécessité se fait toujours sentir d’avoir une réelle stratégie nationale globale, cohérente et intégrée en matière de communauté marocaine à l’étranger, tenant compte non seulement des mutations structurelles et des changements sociaux, culturels et économiques que vivent les citoyens marocains à l’étranger, du type de relations et de liens fondamentaux que le Maroc souhaite entretenir et développer avec eux, mais aussi de leur apport et contribution multidimensionnelle au développement du Maroc. Cette stratégie nationale dédiée aux MRE fait encore défaut, alors qu’un rapport de 72 pages du ministère chargé des MRE et des Affaires de la migration datant de septembre 2016 et intitulé «Stratégie nationale pour les Marocains résidant à l’étranger. Bilan 2013-2016 », prétend à la page 11 , que le ministère « a élaboré en 2014 une stratégie nationale ambitieuse et intégrée des Marocains du Monde » !

A l’analyse de ce document, on constate que plan d’action, bilan d’exécution, politique publique nationale, vision , stratégie, s’entremêlent et se chevauchent, sans que l’on sache exactement, dans une démarche brouillonne, quel est le statut accordé à chacune de ces notions, et ce qu’on met derrière leur utilisation. Dés l’introduction, on y lit ce qui suit : « (…) le gouvernement s’est attelé à élaborer une vision tendant à répondre aux attentes et aux besoins de la communauté marocaine, aussi bien au Maroc qu’au niveau des pays d’accueil. De son côté, le ministère chargé des Marocains résidant à l’étranger et des Affaires de la migration, a pris soin de concrétiser cette vision sur le terrain en mettant en place une stratégie ambitieuse visant à atteindre trois objectifs principaux dont la préservation de l’identité marocaine des Marocains du Monde (MDM), la protection de leurs droits et intérêts et le renforcement de leur contribution au développement du pays. Ce rapport expose de façon succincte le bilan des réalisations durant la période 2013-2016 et fixe les perpectives d’avenir au terme desquelles le ministère projette dans un esprit de continuité, de poursuivre la consécration des politiques publiques adoptées en faveur des MRE ».
Si ce ministère avait réellement une stratégie nationale dédiée aux MRE , comment se fait-il alors que dans le cadre du discours du Trône du 30 juillet 2015, le Roi Mohammed VI ait déclaré ceci à l’adresse du gouvernement de l’époque ( Benkirane II ) : « Nous réitérons notre appel pour élaborer une stratégie intégrée, fondée sur la synergie et la coordination entre les institutions nationales ayant compétence en matière de migration et pour rendre ces institutions plus efficientes au service des intérêts des Marocains de l’étranger » !?
Il s’agit bien d’un rappel solennel à l’ordre lancé par le Roi, puisque déjà, le discours royal du 6 novembre 2007, à l’occasion du 32ème anniversaire de la Marche Verte, contenait notamment une orientation au gouvernement formé trois semaines auparavant (cabinet Abbas El Fassi), sur la nécessité de l’adoption d’une réforme profonde, consistant en «une réflexion renouvelée et rationnelle et une révision de la politique migratoire, à travers l’adoption d’une politique globale, mettant fin au chevauchement des rôles et à la multiplicité des intervenants. Il s’agit d’une stratégie cohérente en vertu de laquelle chaque autorité publique, institution ou instance agit dans un esprit de complémentarité et d’harmonie pour s’acquitter des missions qui lui incombent pour assurer la bonne gestion de toutes les questions de la migration ».
Il appartient donc au gouvernement actuel de Saâd Eddine El Othmani de suppléer à cette carence. Il y’a en effet, concernant le dossier MRE qui est d’intérêt national, la nécessité politique importante et toujours urgente de doter le Maroc d’un référentiel stratégique devant guider les politiques publiques et les actions du gouvernement, et de fournir aux acteurs institutionnels publics et privés un cadre de réflexion et d’action prospectif, cohérent et efficient. Une stratégie nationale globale et intégrée dédiée aux MRE qui tient compte des changements structurels au sein de la communauté marocaine à l’étranger, répond aux nouvelles attentes et aspirations des MRE, et anticipe les mutations qui traversent le contexte international de la migration à moyen et long terme pour cerner les atouts, défis, enjeux et conséquences qui en découlent pour le Maroc.
De même, les grandes avancées réalisées au niveau de la Constitution 2011 en matière de communauté des citoyens marocains à l’étranger (articles 16, 17, 18, 163) n’ont pas encore été concrétisées. En particulier, la démocratie représentative pour les citoyens marocains à l’étranger (article 17) avec leur nécessaire représentation parlementaire à la chambre des députés et même la démocratie participative les concernant dans diverses institutions nationales consultatives (article 18), ne sont pas encore assurées.

La question de la gouvernance se pose pour nombre de structures dédiées aux affaires des MRE, comme c’est le cas du CCME, de la Fondation Hassan II. Cela ne pèse-t-il pas sur le rendement de ces institutions ?
Au Conseil de la communauté marocaine à l’étranger et à la Fondation Hassan II pour les Marocains résidant à l’étranger faut-il le préciser, que vous venez de citer, on peut ajouter le Conseil Européen des Oulémas Marocains. Comme je viens de l’indiquer, ces institutions mènent leurs actions en dehors de toute vision générale ou stratégie globale en matière de MRE qui donnerait du sens à ces activités. C’est là par conséquent un premier handicap de fond qui n’a jamais été surmonté par les principaux acteurs du champ migratoire marocain, malgré les deux discours royaux déjà cités, et en dépit du fait que lors de l’audience de nomination le 21 décembre 2007 de Driss El Yazami et Abdellah Boussouf, respectivement président et secrétaire général du CCME, des instructions leur ont été données, rapportées par le communiqué du Cabinet Royal du 21 décembre 2007 dans des clairs. Certes, en juillet 2012, une étude était lancée, coordonnée par l’Institut royal d’études stratégiques (IRES), avec la participation étroite du ministère délégué auprès du chef du gouvernement chargé des Marocains résidant à l’étranger (appellation de l’époque), du CCME, de la Fondation Hassan II pour les MRE sur le thème : « Stratégie nationale de l’émigration, à l’horizon 2022 », étendue très peu de temps après, à l’horizon 2030. Mais pour des raisons méthodologiques et organisationnelles, liées notamment au fait que les institutions objet d’études étaient elle-mêmes juges et parties dans le cadre des comités de pilotage et de suivi de l’étude, cette étude n’a jamais été terminée et validée officiellement. Ceci expliquerait notamment le fait que le discours royal du 30 juillet 2015 ait, comme déjà indiqué, soulevé une nouvelle fois la nécessité impérieuse d’une stratégie nationale en la matière, dans la mesure où seule une stratégie adéquate peut donner du sens à l’action en ce domaine, en déterminant un cap.
Dés lors, on ne peut être que surpris de voir publié sur le site officiel du ministère (www.mre.gov.ma) un texte de 17 pages en arabe d’une soi-disant « Stratégie nationale relative aux Marocains résidant à l’étranger », envoyée par ailleurs depuis fin 2015 , comme document d’information aux parlementaires! (le premier envoi a été fait aux membres de la Chambre des Conseillers) .
A priori, ce texte peut paraître comme l’expression d’une démarche méthodique rigoureuse, traduisant les résultats de l’étude pour l’élaboration d’une stratégie nationale. Partant de trois objectifs « stratégiques » ces objectifs ont été déclinés en 10 objectifs spécifiques, lesquels ont été structurés en 8 programmes, 39 projets et 104 actions.
La « rationalisation » pour « faire bien » d’un certain nombre d’éléments épars par un bureau d’etudes, n’en fait pas nécessairement une stratégie nationale globale, cohérente et intégrée en matière de MRE.
Au niveau des fondements et des soubassements de la stratégie, le document en arabe fait notamment référence aux discours royaux et à leurs orientations. Or seuls deux discours royaux sont cités. Pour nous limiter à l’horizon 2014, date de « l’élaboration de la stratégie », signalons le fait que plusieurs discours concernent fondamentalement la communauté marocaine résidant à l’étranger, en particulier le premier discours du Trône du nouveau règne (30 juillet 1999), le discours du 20 aout 2001, celui du 30 juillet 2002, le discours fondateur du 6 novembre 2005, ceux du 6 novembre 2006 et novembre 2007.
Si dans le document en arabe de stratégie, le discours du 20 août 2012 a toute sa place en matière de vision concernant la communauté marocaine établie à l’étranger, par contre, quel lien y’a-t-il entre le discours royal du 30 juillet 2010 et le document de stratégie, lorsque l’on constate que ce discours du 30 juillet 2010, à la différence de bien d’autres qui n’ont pas été cités, ne dit aucun mot sur les Marocains résidant à l’étranger, et ne fournit aucune orientation relative à la communauté marocaine à l’étranger !?
De même, considérer dans une inversion des rôles, les éléments du programme gouvernemental 2012-2016 en matière de MRE comme l’un des fondements et des soubassements majeurs de la « stratégie », en dit long sur l’amateurisme de la démarche et son absence de crédibilité ! C’est la stratégie qui fournit le cap et donne du sens à un ou plusieurs plans d’action et non l’inverse ! Ce ne sont pas les plans d’action qui déterminent et fondent la stratégie !
De mon point de vue, et tout en mesurant les mots en en toute responsabilité intellectuelle et citoyenne, ce texte est une tricherie délibérée, une tromperie intellectuelle volontaire manifeste et l’expression d’une véritable imposture ! À ceux qui disent que « trop de militantisme tue la science », on rappellera cette phrase d’Albert Camus : « le goût de la vérité, n’empêche pas de prendre parti». Ce texte en arabe est en fait le résultat d’un pur bricolage, d’un copié collé qui n’a strictement rien à voir avec l’étude pour l’élaboration d’une stratégie nationale en matière d’émigration à l’horizon 2030, qui a englouti inutilement quelques 650 millions de centimes …
La série de points d’action énumérés dans le texte en arabe de 17 pages, ne correspond nullement à la matrice des mesures issues des orientations stratégiques de l’étude de 2012-2013. Par ailleurs, rien ne figure sur le dispositif institutionnel, sur les réformes à entreprendre concernant les acteurs institutionnels. Or une stratégie nationale dédiée aux MRE ne peut être échafaudée et déroulée concrètement sans élaborer préalablement un bilan critique des politiques menées jusqu’à la période considérée en direction des MRE, et sans entreprendre également une analyse critique de l’action et de la gouvernance des divers instruments et leviers d’intervention, en mettant en avant non seulement les réussites, performances et atouts, mais également les échecs, dysfonctionnements et autres mauvaises pratiques, afin de formuler des propositions visant à améliorer l’organisation et le fonctionnement de ces divers outils d’action. Or, encore une fois, la dimension réformes institutionnelles est totalement absente du canevas de mesures qui constituent, en fait, une addition de mesures ponctuelles sans cohérence d’ensemble.
De même, comment peut-on accepter que la dimension droits politiques et civiques par rapport au Maroc des citoyens marocains établis à l’étranger soit ainsi marginalisée dans le document en arabe, voir même dénaturée ? Ainsi, en conclusion et alors que la Constitution 2011 a connu des avancées notables en la matière et tranché en divers domaines (notamment avec l’article 17), voilà qu’au plan pratique et opérationnel, il est proposé les deux mesures « concrètes » suivantes comme « participation au débat relatif à l’implication des Marocains du Monde dans la vie politique nationale : Organisation de séminaires et de débats sur les préoccupations politiques des Marocains du Monde et Mise en place d’un cadre approprié pour recueillir les attentes et les préoccupations des Marocains du Monde » .
Or en matière de nécessaire implication politique et de représentation parlementaire au Maroc des citoyennes et des citoyens marocains établis hors des frontières nationales, sommes-nous encore au stade de la réception des desiderata et des attentes des Marocains du Monde ? Sommes-nous encore au niveau de l’organisation de colloques, alors que la Constitution 2011 est là, ayant déjà tranché sur un certain nombre de choix qui ont été entérinés par référendum auquel ont participé également, faut-il le rappeler , nos compatriotes à l’étranger ? En d’autres termes, l’heure est à l’opérationnalisation des dispositions en la matière de la loi fondamentale du pays, et non pas de discuter encore de l’opportunité ou non de la participation politique et de la représentation parlementaire au Maroc ou non des citoyens marocains établis à l’étranger. Le sujet à l’ordre du jour est précis : quelles sont les modalités concrètes de cette participation, les mécanismes et outils de réalisation et l’échéancier !?
Ceci ne veut nullement dire qu’il ne faut pas organiser des débats, impulser des séminaires, des journées d’etudes et des colloques pour approfondir la réflexion pour l’action. Mais ces initiatives ne doivent pas être prises à contre temps et méritent par contre d’être bien ciblés, avec un réel dialogue démocratique pour l’action.
Sur un autre plan, relevons d’autres anomalies. Comment peut-on considérer comme une prouesse la réalisation par le ministère en octobre 2016 du « Bilan 2013-2016 de la Stratégie Nationale pour les Marocains Résidant à l’Etranger », alors que cette stratégie n’a pas réellement d’existence !? De plus, alors que la « stratégie » a été élaborée selon le document en 2014, sa concrétisation et le bilan de sa réalisation commencent en 2013 ( 2013-2016) ! Comment par ailleurs considérer comme un grand progrès le fait que le programme « Sharaka » financé par l’Union européenne, « décentralise » la recherche pour l’action au Maroc et mène un projet régional destiné à déployer et mettre en œuvre la stratégie (nationale) au profit des MRE au niveau des régions, alors que précisément, cette stratégie nationale dédiée aux MRE n’est en rien une réalité concrète !?
Si l’on se réfère maintenant au texte en français sur la « stratégie » et l’analyse par le ministère qui en a été faite dans son document de septembre 2016, le rapport parle en termes « d’amélioration des services consulaires destinés aux MRE » durant la période considérée (2013-2016), alors que le discours du Trône du 30 juillet 2015 a critiqué sévèrement les dysfonctionnements de l’action des missions consulaires marocaines à l’étranger !
Enfin , si le rapport présente les articles de la Constitution 2011 dédiés aux MRE, en particulier l’article 18 consacré à la nécessaire participation des MRE aux institutions consultatives et de bonne gouvernance comme un des fondements de la stratégie, et que ce point figure également dans le programme gouvernemental 2012-2016 considéré lui aussi comme faisant partie des fondements et soubassements de la stratégie, comment se fait-il que la question reste entièrement posée à ce jour, et que le discours du Trône du 30 juillet 2015, était encore amené à appeler « à la mise en œuvre des dispositions de la Constitution relatives à l’intégration de leurs représentants dans les institutions consultatives et les instances de gouvernance et de démocratie participative » !?

Pour renouer directement avec la question pertinente que vous avez posée, relevons que toutes ces structures dédiées aux citoyens marocains à l’étranger (CCME, Fondation Hassan II pour les MRE, Conseil européen des oulémas marocains, etc), chacune dans un objectif précis la concernant, continuent à connaître, et ce depuis des années, une gestion défectueuse et une mal-gouvernance avec une série de faiblesses, de dysfonctionnements, d’incohérences et de violations des textes les régissant, qui rejaillissent négativement sur leur efficience.

En liaison avec ce que vous venez de dire, une autre interrogation de fond se pose. Si le Maroc est aussi ciblé par le terrorisme djihadiste, bien des ressortissants marocains sont cités dans les attentats qui ont secoué l’Europe. Comment gérer au mieux l’image de la communauté marocaine qui est aussi victime de ce qu’il convient d’appeler islamophobie ?
Parmi les combattants recrutés par Daech et Al-Nosra en Irak et en Syrie, on retrouve également des jeunes marocains partis du Maroc même et en rapport avec les attentats terroristes qui ont touché particulièrement des pays européens, une liste de plus en plus longue de binationaux ou de « Marocains d’origine », sont effectivement cités parmi les auteurs de ces actes criminels.
Pour nous limiter aux binationaux, les enquêtes ont montré que ces jeunes « d’origine marocaine » sont nés le plus souvent dans les pays européens concernés, qu’ils ont passé pratiquement toute leur existence dans ces pays, qu’ils sont le produit des systèmes éducatifs et sociaux de ces pays. En somme, sont d’abord interpelés les modèles « d’intégration » dans ces divers pays européens concernés pour savoir si l’insertion harmonieuse s’est faite et quelles sont les failles de ces modèles d’intégration qui ont mené à cette radicalisation, qui recoupe des réalités religieuses, sociologiques et politiques des plus complexes.
Sur ce plan, on ne peut suivre Manuel Valls, alors premier ministre français qui voulait imposer une sorte de terrorisme intellectuel en prétendant, à propos de radicalisme et des attentats terroristes de Paris que, « expliquer, c’est déjà vouloir un peu excuser ». Bien au contraire, chercher les clés de compréhension de la radicalisation de certains jeunes nés et ayant grandi en France ou en Belgique par exemple, et de leur passage à la violence mortifère, n’est pas pratiquer la culture de l’excuse et de l’irresponsabilité, mais aide à trouver des pistes de solution pour combattre ce fléau du radicalisme.
En liaison avec la binationalité ( notamment marocaine ) et de la multiplicité de ces attentats terroristes en Europe, ou projets d’attentats déjoués, on doit s’interroger aussi sur le fait de savoir si l’expérience de la participation de « l’islam consulaire marocain » à l’encadrement religieux au sein de la communauté marocaine établie à l’étranger, n’est pas un échec devant amener le Maroc à remettre en cause son « modèle » et ses pratiques par le biais notamment du Conseil Européen des Oulémas Marocains ( CEOM) et des structures opaques l’accompagnant ou l’encadrant.
Sur un autre plan, ces actes terroristes qui ont été perpétrés en particulier en Europe, ont accru l’islamophobie, et les discriminations contre les immigrés qui sont stigmatisés en raison de leur origine et font l’objet de menace. Ce ne sont pas les immigrés qui menacent, mais ce sont les immigrés qui sont menacés. Ce ne sont pas les immigrés, en particulier musulmans, qui constituent un danger, mais ce sont les immigrés qui sont en danger, et parmi eux d’ailleurs, la population musulmane compte sa part de morts, en payant un lourd tribut à ces actes barbares. On la trouve en effet parmi les victimes de ces attentats terroristes qui n’ont rien à voir avec l’islam, et dont les auteurs ne font qu’instrumentaliser et dévoyer l’islam pour justifier leurs crimes.

Pour terminer ce tour d’horizon sur la politique migratoire marocaine sur ses deux volets , peut-on avoir votre sentiment sur la rencontre organisée dernièrement par le ministère chargé des MRE et des affaires de la migration avec les universitaires et chercheurs marocains , dont vous faites partie , dans le domaine migratoire ?
Le 5 juillet dernier, une séance de travail, d’échange et de dialogue, présidée en personne du début à la fin, par le ministre Benatiq, et modulée par le secrétaire général du département, Lahbib Nadir, a été organisée avec un certain nombre de chercheurs en migration ( dont la liste mériterait d’être élargie pour le futur), en présence de cadres du ministère et de la presse. Ce fut un échange franc, une discussion ouverte, un dialogue constructif avec des critiques, des suggestions et propositions. L’objectif était non seulement de réagir aux politiques publiques marocaines suivies ces dernières années, s’agissant aussi bien des étrangers au Maroc que des Marocains établis à l’étranger, mais également de voir, à partir des défis qui se présentent et des enjeux qui se posent au plan migratoire, comment les universitaires et chercheurs marocains en migrations, toutes disciplines confondues, intervenant aussi bien à l’intérieur du Maroc qu’à l’étranger, pourraient contribuer utilement notamment à la connaissance du terrain, à l’élaboration d’études et de recherches pour l’action. La réflexion sur les moyens d’assoir les modalités concrètes de partenariat entre le ministère et les chercheurs, constituait une des préoccupations importantes.
Parmi les attentes qui me tiennent particulièrement à cœur, en tant qu’analyste observateur assidu de la scène migratoire marocaine et acteur de la société civile en matière de protection et de promotion des droits multidimensionnels des citoyens marocains à l’étranger et des immigrés au Maroc, figurent un certain nombre de points. Il y’a la nécessaire circulation de l’information par le ministère en direction des chercheurs ; la diffusion sur le site du ministère des études menées, commanditées par le département ou réalisées en coopération avec des partenaires internationaux ; le lancement d’un agenda national de la recherche en migration; la création d’un véritable observatoire national relatif aux migrations ( communauté marocaine à l’étranger et immigration étrangère au Maroc ); l’élaboration d’une réelle stratégie nationale globale, cohérente et intégrée en matière de MRE. Parmi les priorités, il s’agit aussi d’organiser un débat national sur la participation politique et la représentation parlementaire par rapport au Maroc des citoyens marocains à l’étranger; de créer les conditions d’un dialogue permanent sur les migrations dans les médias, ouvert et pluriel entre les responsables gouvernementaux et institutionnels du champ migratoire, les chercheurs en migration et la société civile ; d’associer plus et mieux les chercheurs marocains aux recherches sur les migrations marocaines; de réorganiser la gestion des études et recherches migratoires commanditées par le ministère ou réalisées en partenariat avec des acteurs internationaux; d’accorder une attention particulière à la migration sud-sud, à l’articulation de la politique migratoire marocaine avec la politique africaine en général, à l’impact au niveau migratoire en particulier de l’adhésion du Maroc à la CEDEAO, au leadership du Maroc en Afrique dans le domaine migratoire ; d’opérer un suivi du Partenariat euro-marocain pour la mobilité, en étant très vigilant sur le projet de réadmission que l’UE veut toujours imposer au Maroc, y compris pour les Africains subsahariens, alors que ceci est en totale contradiction avec la nouvelle politique migratoire du Maroc.
Au total, il conviendrait de prendre date de la tenue au Maroc, fin 2018, du Forum Global Migration Développement sous présidence maroco- allemande, comme horizon pour une mise à niveau des politiques migratoires du Maroc (MRE et immigration étrangère au Maroc), des législations y afférent et de la gouvernance des divers leviers et outils d’intervention en ce domaine. Les conditions paraissent propices pour le faire, en particulier avec l’ouverture d’esprit du ministre délégué chargé des MRE et des affaires de la migration, sa ferme volonté d’entretenir un dialogue pluriel et fécond avec la société civile MRE, le tissu associatif de l’immigration au Maroc, les chercheurs en migration appartenant aux différentes disciplines concernées par le fait migratoire concernant le Maroc, aux diverses universités marocaines ou intervenant parmi la « Jaliya ». Partant d’expériences passées, la suite qui sera ou non donnée à toutes ces réunions, montrera si on a raison ou pas, d’être optimistes pour le futur. Pour le moment, on croit en la volonté de changement, qui réussirait mieux de notre point de vue, s’il est partagé également par l’ensemble de la hiérarchie du département.

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