Le «Che», 50 ans après son assassinat: «Soyez réalistes, demandez l’impossible»

Cinquante ans après son exécution par l’armée bolivienne, Ernesto Rafael Guevara, dit « le Che », est célébré sur la place de la Révolution à Cuba, mais aussi en Bolivie et en Argentine son pays d’origine. Si la récupération politique du Che provoque de nombreux débats, le personnage continue indéniablement de fasciner et d’exercer une influence sur la société de certains pays d’Amérique latine. En témoigne l’omniprésence du portrait du Che, une photo réalisée par hasard par Alberto Korda, le 5 mars 1960 à Cuba au cours des funérailles des victimes de l’explosion du cargo français La Coubre.

Peint sur de nombreux murs et affiché dans les chambres des adolescents depuis des décennies, le cliché a été repris de multiples façons, sur des T-shirts, des casquettes et autres objets à des fins publicitaires. Ironie du destin, le détournement de l’effigie du héros révolutionnaire a fait de lui un produit marketing, suscitant de nombreuses procédures judiciaires. La plus connue est celle menée par le photographe contre une distillerie de vodka.

Héros romantique de la lutte contre l’impérialisme et combattant pour la solidarité internationale en faveur des peuples opprimés, cette icône mondiale du XXe siècle a laissé des paroles d’engagement gravés dans le marbre.  « Surtout, soyez toujours capables de ressentir au plus profond de votre cœur n’importe quelle injustice commise contre n’importe qui, où que ce soit dans le monde. C’est la plus belle qualité d’un révolutionnaire. » écrivait-il dans la Lettre d’adieu à ses enfants en mars 1965.

Le célèbre révolutionnaire Ernesto Rafael Guevara de la Serna est né à Rosario en Argentine le 14 juin 1928 au sein d’une famille plutôt aisée, intellectuelle et cultivée de l’aristocratie argentine. Il est le premier d’une famille de cinq enfants. Son père, Ernesto Raphael Guevara Lynch, est constructeur civil et sa mère Celia de la Serna est une femme de grande culture qui l’initiera à la littérature française.

Le jeune Ernesto passe ses premières années dans la province de Misiones où ses parents ont une plantation de maté (une herbe traditionnellement très consommée en Argentine). Plus tard, suite aux problèmes d’asthme dont il souffre, sa famille déménage et s’installe dans la région de Cordoba où le climat est plus sain et il passe son adolescence dans la villa Nydia (aujourd’hui transformée en musée) à Alta Gracia.

Pour lutter contre ses problèmes de santé, Ernesto multiplie les activités physiques et se passionne très tôt aux questions politiques et sociales, se nourrissant aussi bien de Sophocle, Voltaire, Baudelaire ou Freud. Après ses études secondaires, la famille s’installe en 1947 dans la capitale Buenos Aires où Ernesto suit des études de médecine.

Son intérêt pour les civilisations précolombiennes et son envie de découvrir le continent vont l’amener à entreprendre un voyage en moto de plus de 4 000 km à travers l’Amérique latine avec un ami d’enfance, Alberto Grenado. Trois moments forts de ce premier voyage initiatique marqueront politiquement Ernesto.

En mars 1952 dans le nord du Chili, la visite de la mine de cuivre à ciel ouvert de Chuquicamata le choque profondément. Les conditions très dures d’exploitation de la mine gérée par des Nord-Américains renforcent sa haine anti-impérialiste. En avril, la découverte de l’extraordinaire cité de Machu Pichu le renvoie à l’histoire de l’anéantissement de la civilisation Inca et au génocide espagnol sur les populations amérindiennes. En juin, il est pris de compassion pour les malades de la léproserie de San Pablo sur l’Amazone. A l’issue de ce périple, il rentre à Buenos Aires et décroche en 1953 son diplôme de médecine.

Le deuxième voyage entrepris en juillet 1953 l’amènera en Bolivie, en plein bouillonnement politique, au Pérou, en Equateur et en Amérique centrale jusqu’au Guatemala considéré à l’époque comme le pays le plus pauvre d’Amérique latine. Au Guatemala, Ernesto fait la connaissance d’une militante péruvienne, Hilda Gadea Acosta, qui lui fait découvrir la pensée de Mao. Il l’épouse et ils auront ensemble une fille du nom de Hildita. Mais un coup d’Etat éclate, Castillo Armas soutenu par les Etats-Unis renverse le président du Guatemala Jacobo Arbenz. Le jeune couple se réfugie au Mexique où Ernesto reçoit le sobriquet de « Che ».

En juillet 1955 à Mexico, il rencontre un certain Fidel Castro qui prépare une expédition pour libérer Cuba de la tyrannie de Fulgencio Batista (après l’échec de l’attaque de la caserne de la Moncada le 27 juillet 1953). Les deux hommes s’apprécient et partagent une même analyse de l’impérialisme américain. Leur amitié sera déterminante.

Le Che reçoit un entraînement militaire et s’engage aux côtés de Fidel. Le 25 novembre 1956, un yacht de 60 pieds (18m de long), le « Granma » (qui donnera son nom au principal quotidien cubain) quitte le Mexique avec 82 hommes à bord, dont le Che, et s’échoue sept jours plus tard sur la plage de Las Coloradas au sud-est de Cuba. Les hommes débarquent usés et partent à pied trois jours durant jusqu’à Alegria de Pio dans la commune de Niquero où les attend l’armée de Batista. Cette première bataille est un désastre pour les révolutionnaires. Seuls 22 rescapés trouvent refuge dans le massif de la Sierra Maestra d’où ils entreprennent la reconquête de Cuba avec un appui croissant de la population.

De multiples batailles suivront. Le Che intervient comme médecin, éduque ses compagnons analphabètes, prêche la réforme agraire et se bat comme guérilléro. En 1958, le Che reçoit des pouvoirs de commandement et contribue très activement à la libération de Cuba, auprès de Fidel Castro, jusqu’à la fuite de Batista et la prise de La Havane le 1er janvier 1959.

En août 1960, Fidel Castro nationalise les compagnies pétrolières nord-américaines, les Américains sont expropriés et leurs biens sont confisqués sans indemnisation. Moscou s’engage à acheter une partie du sucre de Cuba et à fournir l’île en pétrole. Le 16 avril 1961, les Américains organisent un débarquement de 1 500 anticastristes à Playa Giron dans la baie des Cochons, les Cubains les rejettent à l’eau.Le 2 décembre 1961 Fidel Castro déclare que la révolution est marxiste-léniniste.

Le Che, auréolé d’une réputation de combattant et de commandant exemplaire, héros de la révolution, va pendant six ans occuper des postes importants à Cuba. Il sera successivement ambassadeur auprès des pays socialistes et du tiers-monde, directeur de l’Institut national de la réforme agraire, président de la Banque cubaine et ministre de l’Industrie. De plus, ses talents d’orateur le font connaître au-delà de Cuba et ses slogans seront repris dans le cadre de nombreuses luttes à travers le monde, notamment auprès de la jeunesse occidentale « La patrie ou la mort », « Soyez réalistes, demandez l’impossible », « créez deux, trois…de nombreux Vietnam »…

Pour les Etats-Unis, la présence d’un Etat marxiste-léniniste à moins de 200 km des côtes de Floride est insupportable. L’URSS renforce son aide à Cuba et installe des missiles nucléaires dans la province de l’Oriente. La crise des missiles que cela va entraîner entre le 22 et le 28 octobre 1962, met les deux superpuissances au bord de l’affrontement nucléaire. Finalement un accord est trouvé, les Etats–Unis renoncent à attaquer Cuba et les Soviétiques acceptent de retirer leurs missiles de l’île.

Le président de l’URSS, Nikita Khrouchtchev, n’a pas consulté Fidel Castro sur l’accord de sortie de crise. Le Che est furieux et dénonce dans un discours enflammé à Alger en février 1965 les limites du modèle soviétique. « Les Soviétiques marchandent leur soutien aux révolutionnaires populaires au profit d’une politique étrangère éloignée des grands objectifs internationaux de la classe ouvrière … Les pays socialistes sont dans une certaine mesure les complices de l’exploitation capitaliste. Il faut une conception nouvelle des rapports internationaux… ». Fidel Castro ne peut pas rompre avec l’URSS, dont il est très dépendant, et c’est le Che qui part pour continuer son combat anti-impérialiste ailleurs.

Le Che se libère de ses fonctions à Cuba, renonce à la citoyenneté cubaine et quitte la grande île pour reprendre la lutte armée sur d’autres fronts. Un combat qu’il résume dans une formule célèbre qui restera liée à son image: « Hasta la victoria siempre (jusqu’à la victoire, toujours) ».

En avril 1965, il débarque au Congo dans le Sud-Kivu, avec quelques hommes, auprès de la rébellion maoïste, avec l’idée d’exporter en Afrique sa guerre révolutionnaire. Mais l’opération tourne au désastre. Dans son journal du Congo, le Che écrit en préambule: « Ceci est l’histoire d’un échec ». Il quittera l’Afrique sept mois plus tard.

Ensuite en 1966, ce sera la Bolivie. Ne bénéficiant ni de l’aide du Parti communiste bolivien, ni de l’appui des populations, il est traqué dans les montagnes par l’armée du président Barrientos, soutenu par les conseillers militaires nord-américains et les agents de la CIA. Le 9 octobre 1967 il est capturé et tué.

A l’annonce de la mort du « guérillero héroïque », les drapeaux cubains sont mis en berne durant 30 jours. Vingt ans plus tard, son corps sera rapatrié à Cuba. Le mausolée où il repose dans la ville de Santa Clara attire chaque année des milliers de visiteurs cubains et étrangers.

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