Le monde arabe secoué par la « Tempête de fermeté » au Yémen : Riyad contre l’émiettement

En lambeaux, le monde arabe se ressaisit face à la montée en puissance de l’Iran. Riyad s’est portée à la tête d’une coalition pour rétablir le sunnisme dans son poids régional et contrecarrer l’avancée d’un chiisme conquérant. Abderrahmane Mekkaoui, expert en géopolitique, éclaire les dessous d’un conflit de basse intensité qui pourrait embraser toute la région.

Perspectives Med: L’éclatement de la crise du Yémen ne date pas d’aujourd’hui. Pourquoi dès lors avoir attendu l’émergence des Houthis pour que Riyad décide d’une vaste opération militaire coalisée ?

Abderrahmane Mekkaoui : Je pense que la crise yéménite a pris soudainement un tour plus visible, voire musclé, alors que les observateurs regardaient se développer une situation marquée d’instabilité chronique depuis les années 1960. Soudainement, nombre de spécialistes militaires et politiques s’alarment du risque d’un embrasement régional total comme si la presqu’ile arabique ne subissait pas depuis la révolution pacifique au Yémen l’accumulation indécente de plusieurs conflits enchevêtrés et de guerres par procuration. Il faut voir dans ce conflit de faible intensité dans le Yémen Heureux (Felix Arabia) plus le révélateur d’un affrontement géopolitique aiguë, avec un confessionnalisme sous-jacent, que le déclenchement d’une guerre régionale généralisée.

En quoi l’opération « Tempête décisive» contribuera-t-elle à favoriser une nouvelle donne géopolitique pour la région ?
a.m: L’opération en cours qui suit l’autre «Tempête du Désert », déclenchée en 1991 contre Saddam Hussein, confirmera le réveil de la nation arabe contre le projet de la nouvelle configuration géopolitique soutenu par deux acteurs aux intérêts contradictoires : l’Iran chiite d’un coté et la Turquie sunnite de l’autre. Mais le réflexe et l’instinct de survie des nations arabes ont contribué à barrer la route à un scénario qui consistait à réduire le sunnisme, source de terrorisme et de barbarie d’après les occidentaux, à des minorités impuissantes. L’Iran n’a-t-il pas déclaré que le Bahreïn est sa 14ème wilaya et que le chiisme domine quatre capitales arabes ? Le roi de Jordanie avait déjà tiré la sonnette d’alarme, il y a quatre ans, contre l’élargissement de ce croissant chiite qui envisageait de faire main basse sur les sources énergétiques et à contrôler les deux détroits hautement stratégiques pour le commerce international ; le détroit d’Ormuz et celui de Bab El Mandab, la porte sud du canal de Suez. Le scénario allait diviser l’Arabie Saoudite en trois entités essentielles, Wilayat Al-Hijaz, Wilayat Nadjd et Wilayat Kassir, majoritairement chiite et riche en hydrocarbures. Les déclarations d’Ansar Allah, ces Houthis chiites qui représentent entre 8 et 20% de la population yéménite, visaient la libération des Lieux Saints de l’Islam, et l’émancipation des zones chiites en Arabie Saoudite, avec l’appui de l’Iran et d’autres acteurs extérieurs.
L’Arabie était toujours un acteur influent au Yémen faisant et défaisant les gouvernements, tissant les liens avec les tribus. Les Saoudiens avaient réussi à porter un coup mortel à l’armée égyptienne lors de leur expédition en terre yéménite, entre 1961-1979, en leur infligeant des pertes énormes estimées à 26.000 morts sur un corps expéditionnaire fort de plus de 70.000 soldats. La défaite égyptienne en terre yéménite fut à l’origine de leur défaite de 1967, la démotivation ayant marqué son corps d’élite. L’autre guerre que l’Arabie Saoudite a pu gagner était contre le Yémen du Sud, marxiste léniniste, dirigé par Ali Abdellah Al Bid. Ce qui n’occulte en rien la percée de Riyad contre le front du Dhofar qui a voulu créer une république communiste à l’Est du Yémen et sur une partie du Sultanat d’Oman. Toutes les tribus yéménites sunnites yézidites étaient inféodées à l’Arabie Saoudite, si l’on excepte les Houthis basés dans les montagnes. Durant le règne du Président déchu Abdallah Saleh, il y a eu six guerres entre les Houthis et l’armée régulière au niveau de leur bastion près des frontières avec l’Arabie Saoudite. L’intervention de la coalition arabo-musulmane conduite par Ryad a commencé depuis la révolution populaire pacifique de 2011. Les Saoudiens et leurs alliés du CCG, connaissant bien la réalité du terrain, ont essayé de maîtriser la situation en proposant un projet de sortie de crise. Ce projet consistait en un dialogue intertribal et interreligieux, l’élection d’un président et d’un parlement avec la participation de tous. Mais l’armée restée quasiment divisée, la plupart des bataillons se sont ralliés au président déchu, notamment la garde républicaine, les force spéciales les renseignements militaires, la marine ainsi que l’armée de l’air… C’est ce qui a permis à Ansar Allah, avec la complicité de l’armée régulière, de descendre de la montagne pour investir la capitale et mettre le président élu et son gouvernement en résidence surveillée. N’oublions pas que le peuple yéménite frère est un peuple armé, avec 40 millions d’armes individuelles. En plus, avec la complexité de la société yéménite, il ne faut pas occulter le fait que 2 millions de somaliens y sont réfugiés. Tous ces éléments ont contribué, d’une manière ou d’une autre, à pousser le Yémen vers l’anarchie totale. Les belligérants ne veulent pas de dialogue sur la base de la feuille de route du CCG et en même temps refusaient, voire défiguraient l’esprit de la résolution 2201 du Conseil de sécurité de l’ONU.

Peut-on parler de convergence entre Riyad et le Caire pour le cas du Yémen? Et quid du rôle turc ?
a.m: D’abord, un lien solide s’est établi entre Riyad et le Caire depuis la chute des Frères Musulmans et l’arrivée au pouvoir du Maréchal Al-Sissi, avec une vision proche de celle des pays du Golfe : toute la région étant confrontée à une seule et même menace : la désintégration. Un projet qui, faut-il le rappeler, avait bénéficié de l’imprimatur de la Confrérie. L’Egypte et l’Arabie font face à un seul et même défi lié au détroit de Bab Al Mandab qui risquait de basculer dans le giron chiite. Notons que pour la première fois, l’Iran avait organisé des manœuvres militaires de grande envergure qui avaient couvert jusqu’à la Mer Rouge. Dès lors, l’alliance entre Riyad et le Caire est somme toute naturelle. D’après le Président égyptien, l’engagement auprès de l’Arabie Saoudite dans cette phase s’apparente à une question de vie ou de mort. Quant à la Turquie, lui même pays sunnite, ses dirigeants qui entretiennent le rêve néo-ottoman, considèrent d’un mauvais œil l’expansion iranienne dans cette zone considérée par eux comme relevant de leur sécurité nationale. La compétition entre Ankara et Téhéran qui prend des dimensions politico-militaires et économico-stratégiques est suivie de très près par un acteur arabe sur le retour, l’Egypte en l’occurrence. Car il ne faut pas oublier que le Caire nourrit les mêmes ambitions de puissance régionale en mal d’expression. Ceci étant, il ne faut pas oublier, non plus, l’autre dragon musulman qui a bougé lors des premiers jours de la « Tempête décisive », le Pakistan, seule puissance nucléaire musulmane qui considère l’Arabie Saoudite et les pays du CCG comme une ligne rouge. On est donc face à un jeu d’alliances qui oppose un milliard de sunnites à 200 millions de chiites.

Téhéran qui vient de se réconcilier avec la communauté internationale, avec l’accord sur le nucléaire, laissera-t-elle faire dans la région alors qu’elle est impliquée notamment en Irak, en Syrie et au Liban ?
a.m: En établissant un pont aérien avec Sanaa pour fournir armements et instructeurs, l’Iran ne voulait pas se faire distancer. Mais la frappe surprise de la coalition, avec la maîtrise aussi bien du Ciel que des voies maritimes, ont transformé les positions iraniennes en simples déclarations critiques et menaçantes contre les pays coalisés. D’après plusieurs spécialistes occidentaux, malgré son armada, Téhéran ne pourra pas faire face à cette force coalisée. Déjà, on parle de la constitution d’une force arabe de 500.000 hommes pour endiguer toute velléité iranienne dans la région. L’embargo et la chute des cours du baril sont autant de facteurs défavorables qui contrecarrent l’ambition iranienne. D’ailleurs, les Houthis restent une minorité dans le tissu yéménite.

Comment lire l’implication « en arrière » des USA et des Britanniques au côté de la coalition dirigée par l’Arabie ?
a.m: Je pense que les Américains ont été informés de la volonté de Riyad et de ses alliés de remettre de l’ordre dans le dossier yéménite. Surtout que les moyens politiques et diplomatiques, soit à travers le représentant du SG de l’ONU, le marocain Jamal Benomar, soit via des pays éloignés du bourbier, avaient échoué. Bien entendu, si Barak Obama reste fidèle à ses engagements de ne plus envoyer de troupes dans les zones de conflit, le bataillon des marines basé au Yémen ayant été replié vers Djibouti, il n’en reste pas moins qu’il a laissé clairement entendre que la Coalition bénéficiera de la logistique et des renseignements US. Quant aux britanniques, alliés des Américains, ils ne pouvaient que suivre au même titre que les Français.

Un « nouvel ordre arabe » est-il entrain de se dessiner pour la région ?
a.m: Le dernier sommet de Charm Al Cheikh s’est focalisé sur trois points cardinaux. Primo, une réponse favorable à la demande d’intervention présentée par le Président yéménite élu Hédi Mansour. Deuxio ; la résolution de la Ligue arabe d’appuyer l’intervention au Yémen malgré les positions négatives de l’Irak et de l’Algérie. Tertio : le projet de constitution d’une armée arabe baptisé « bouclier du désert ». Il s’agit d’une armée de 500.000 hommes répartis entre les pays du CCG et l’Egypte. Ce réveil arabe a même démontré que le Yémen était la porte par laquelle devait transiter le projet déstabilisateur pour nombre de pays arabes sunnites.

Comment évaluer le rôle russe dans la région puisque c’est Moscou qui a appelé la réunion du Conseil de sécurité sur le Yémen ?
a.m: La Russie avait toujours eu une attitude positive vis-à-vis de la crise yéménite en votant toutes les résolutions qui encourageaient au dialogue, notamment la résolution 2201. Mais après dix jours de frappes de la coalition, et en concertation avec l’Iran, Moscou a demandé l’arrêt des hostilités pour des raisons humanitaires. Mais tout le monde sait qu’il y a alliance entre l’Iran et la Russie concernant l’évolution de la situation au Yémen. Voilà pourquoi c’est avec circonspection que la coalition a accueilli la proposition russe jugeant qu’une trêve serait mise à profit aussi bien par les Houthis que par l’armée régulière pour se réorganiser et se réapprovisionner et donc faire durer le conflit. Voilà pourquoi une contre proposition a été faite par les pays de la coalition pour prendre en charge le dossier humanitaire et permettre aux organisations humanitaires internationales d’entrer au Yémen. Moscou ne va pas au-delà de cette demande pour plusieurs raisons. La coalition compte en son sein des pays amis de la Russie, sans oublier que les 20 millions de musulmans russes sont sunnites. Moscou ne saurait dès lors mettre en équation sa population dans le Caucase quand bien même son appétit géostratégique est assez prononcé dans la zone.

Comment expliquer l’intervention marocaine dans le conflit du Yémen ?
a.m: Je crois que l’intervention marocaine s’explique par plusieurs raisons. Historiquement, le Maroc est un allié des pays du Golfe. La coopération militaire et sécuritaire entre le Maroc et ces pays évolue en fonction des menaces qui pèsent sur l’un ou l’autre de ses partenaires. Toute la région est considérée par le Maroc comme relevant de sa profondeur stratégique, la Constitution faisant foi. Les pays du Golfe se sont alignés sur toutes les positions marocaines de l’indépendance à nos jours. Les premiers avions qui ont doté les FRA ont été un don fait par la monarchie irakienne. Et la liste est longue. Les pays du Golfe étaient de notre côté dans tout le processus de récupération du Sahara. Cela sans parler de la coopération multiforme qui prend de l’ampleur depuis ces dernières années. Le Maroc a répondu favorablement à l’appel d’un Président légitime qui a été limogé par des milices armées qui obéissent à un agenda extérieur. En tant que membre de la Ligue arabe, le Maroc ne pouvait se défausser de l’engagement au sein d’une coalition qui veut rétablir la légitimité et la concorde entre les diverses composantes du peuple yéménite. Rabat a même proposé d’accueillir une conférence de réconciliation nationale sous l’égide de l’ONU et de la Ligue arabe. En sus, le Maroc est lié aux pays du Golfe par un pacte d’alliance stratégique. Le Chef de l’Etat est intervenu dans ce dossier en conformité avec la Constitution de 2011 qui régule les pouvoirs royaux en temps de guerre. Dans cet état de figure, avec sa participation symbolique, le Maroc n’est pas en état de guerre contre le Yémen plus qu’il ne répond à l’appel de ses alliés et de la Ligue arabe.

Que gagnera le Maroc d’un tel alignement contre l’excroissance du chiisme dans la sphère arabe ?
a.m: Sur les plans militaire et sécuritaire, le Maroc cumule les expériences. Sur le plan diplomatique, il gagne son statut de pays fiable fidèle à ses engagements de défenseur des Lieux Saints. Et sur le plan cultuel, il contribue à freiner l’expansion du chiisme dans le monde arabe. C’est l’acteur qui joue pleinement le rôle du facteur unificateur contrairement à ceux qui agissent en tant que facteur diviseur et spectateur.

Les relations entre Rabat et Téhéran, en cours de rétablissement, ne risquent-elles pas d’en pâtir ?
a.m: Je pense que les relations maroco-iraniennes ne seront pas déstabilisées par l’épisode yéménite. Car les Iraniens ont un projet économique et politique pour le Maroc, la porte de l’Europe et de l’Afrique. Et la petite communauté chiite dans notre pays est insignifiante par rapport à la majorité sunnite. Malgré les regrets de quelques politiques iraniens, la position officielle de Téhéran reste muette. Le rétablissement des relations a été étudié entre les deux parties pendant presque deux ans et le Maroc en a profité pour mettre les points sur les « i ». A l’occasion de la fête du Nairouz, l’ambassadeur d’Iran à Paris a critiqué tous les pays arabes, alliés des USA, sans citer le Maroc. Quoi qu’il en soit, Rabat souhaite des relations avec Téhéran assises sur des bases claires faites de respect mutuel.

L’OCI dans laquelle le Maroc s’active ne risque-t-elle pas d’éclater à l’ombre du conflit qui s’installe entre Chiites et Sunnites ?
a.m: Je pense que l’OCI dont le siège se trouve en Arabie et présidée par un turc a brillé par son absence dans ce conflit. Car toute prise de position pour l’une ou l’autre partie en conflit aurait des répercussions fâcheuses sur l’équilibre de cette organisation panislamique.

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