Le taux de change en question : Gare aux sirènes du libéralisme

Le taux de change en question : Gare aux sirènes du libéralisme
La question du changement de régime du taux de change ravive les débats. Surtout à l’heure où le pays est soumis à de fortes pressions de la part des institutions de Bretton Woods. Le risque est grand de voir les vents du libéralisme ambiant souffler les résistances marocaines. Avec les dangers que cela comporte pour la santé du dirham. Rachid Acachi, économiste et membre fondateur et chercheur du Laboratoire d’économie du développement, reste aussi alarmant dans ses propos que clair dans ses explications.
Perspectives Med : -Que pensez-vous du changement graduel du taux de change, d’un régime fixe à un régime flottant, que Bank Al Maghrib envisage d’opérer?
Rachid Achachi : On présente souvent le sujet du passage à un taux de change flottant comme une décision technique qui revient aux seuls techniciens et spécialistes qui traitent entre eux au niveau de la Banque centrale avec le FMI. Quant au commun des mortels, il n’a pas forcément à comprendre ce genre de choses qui, in fine, ne le concernent pas directement. Ce qui est faux. Car il y a une dimension idéologique dans ce genre de choix. Ce ne sont pas des choix purement techniques. Ils répondent à une logique, à une idéologie et à un paradigme donné qui est le libéralisme. Qu’on le veuille ou non, le libéralisme est une idéologie qui, après l’effondrement du communisme, est resté comme la seule idéologie dominante. Et le libéralisme a, par définition, vocation à lever tous les obstacles à la mondialisation des échanges et à la mobilité des capitaux aussi bien financiers qu’humains… Et donc toute la logique des privatisations, des accords de libre-échange, d’indépendance de la Banque centrale, de passage vers un taux de change flottant ou flexible… tout cela tend à consacrer le recul de l’Etat en tant qu’acteur économique et à courir vers l’émancipation et la libéralisation des agents économiques individuels.
Est-ce à dire que nous sommes face au dogme du FMI qui appelle à « moins d’Etat et plus de marché » ?
R.A : Exactement, moins d’Etat et plus de marché. Ceux qui défendent cette théorie arguant qu’il y aura une logique vertueuse du marché qui servira la prospérité de la population, en libérant le potentiel humain en le laissant s’exprimer. Il y a toute une rhétorique et tout un discours derrière ce paradigme. Ce n’est pas seulement le FMI, c’est également la Banque mondiale qui l’adopte, mais dans un autre volet, c’est-à-dire au niveau du développement économique et des grandes stratégies. Le FMI, c’est uniquement au niveau financier et au niveau des échanges internationaux. Il y a une distribution des tâches entre les deux, mais l’idéologie qui est derrière est la même : le monétarisme et l’Ecole de Chicago dont le fondateur n’est autre que Milton Friedman, prix Nobel de l’économie. Poussant sa logique jusqu’au bout, Friedman est allé jusqu’à dire qu’il faut privatiser même l’armée et la police. C’est-à-dire que l’Etat doit littéralement disparaître au profit du marché qui s’autorégule par lui-même et que la Banque centrale doit non seulement ne pas être dépendante de l’Etat, mais doit disparaître à terme et que les forces du marché vont tout réguler et équilibrer mutuellement. C’est le volet idéologique dans lequel s’inscrit ce genre de décisions. Avec le programme d’ajustement structurel (PAS), n’ayant pas le choix à la fin des années 80, le Maroc s’est inscrit dans une stratégie de libéralisation de l’économie mais en gardant toujours le pied sur le frein. C’est-à-dire en n’allant pas trop loin, et doucement… Parce que les autorités marocaines comprennent très bien que tout changement économique doit correspondre à un changement social (au niveau des mentalités) et qu’il ne faut pas aller trop vite pour qu’il n’y ait pas de distorsion entre les deux. Parce que, in fine, libéraliser très vite l’économie génère des disparités de classes.
Supposant qu’une fois les choses sont-là et qu’on a passé à un régime de change flottant, est-ce que ça peut avoir des conséquences directes ou indirectes sur la paix sociale étant donné que les Marocains sont très sensibles aux augmentations des prix?
R.A : Déjà si on passe vers un régime de taux de change flottant, on ne pourra plus parler de dévaluation ou évaluation, mais on parlera de dépréciation et d’appréciation. Les termes sont très importants parce que dans le second cas de figure, rien ne dépend pas de nous, tout se déprécie ou s’apprécie en fonction du marché. Concernant le danger sur la paix sociale, quand on dit qu’on va livrer la valeur du dirham au marché réel -c’est-à-dire l’offre et à la demande au niveau des importations et exportations et au niveau des marchés des monnaies (le marché Forex), ça veut dire qu’on va livrer au marché le pouvoir d’achat des Marocains. Et là, Adieu la tranquillité. Car la stabilité du pouvoir d’achat est garanti par BAM à travers un régime de change lié au Dollar et à l’Euro. Demain, si on passe à un régime de change flottant à terme, graduellement ou pas graduellement, – je ne parle pas de gradualité et je pars directement à la finalité-, le Dirham va soit perdre soit gagner 40% de sa valeur. Une éventualité qui fait peur si jamais le Dirham est déprécié par les forces de l’offre et de la demande au niveau du marché des devises. Car là, il ne faut pas perdre de vue qu’il y a également des mécanismes de spéculation. On peut se retrouver, nous Marocains, avec une perte de 40% du pouvoir d’achat vis-à-vis des produits étrangers. Les exemples sont nombreux. Le dernier en date est celui de la Russie en 2014. Il y a eu un mouvement de spéculation sur le rouble qui a perdu énormément face au dollar et à l’euro. Ainsi, tous les Russes se sont précipités pour vendre le Rouble et acheter les devises. Il y a une perte de confiance dans la monnaie nationale. Dans des cas similaires, les gens commencent à épargner pour leur pouvoir d’achat non pas dans la monnaie nationale, mais dans une monnaie étrangère. Et c’est là où réside le problème ! Alors, le danger social est-là ! Les couches défavorisées en partant de la classe moyenne vers le bas peuvent énormément souffrir, sachant que le Maroc importe en devises la moitié de ses besoins en céréales à titre d’exemple.
Cela voudrait-il dire qu’on ne peut pas aller vers ce régime si on n’a pas une certaine autosuffisance au niveau des matières de première nécessité?
R.A : Oui. Tant qu’on n’a pas une autosuffisance alimentaire, ce serait extrêmement compliqué. J’ai donné cet exemple parce que c’est le plus sensible concernant les populations pauvres et que c’est un impératif indiscutable. Après, normalement, pour pouvoir entrevoir la possibilité de passer vers un taux de change flottant avec un moindre risque, il faut que le poids global de l’économie soit énorme. Parce que plus une économie est importante en termes de masse monétaire et de PIB, plus il est difficile de la déstabiliser par un mouvement spéculatif.
D’autant plus que les fonds de spéculation qui sont, par définition, occultes et incontrôlables et résident dans les zones offshores, viennent spéculer sur une monnaie et se retirent après. En termes de milliards, ça peut être impressionnant quand on sait qu’un fond spéculatif représente 200 milliards ou 500 milliards de dollars. Ça paraît énorme pour une économie telle que le Maroc, mais pas pour la zone euro. Vu la valeur du PIB d’un pays en développement comme le Maroc, un simple mouvement spéculatif sur le marché international de devises pourrait mettre à genoux le Dirham.
Devrait-on comprendre de ce que vous dites que nous n’avons pas la taille critique pour passer à un régime de change flottant ?
R.A : Exactement. On n’a pas les capacités monétaires pour absorber un mouvement spéculatif sur le dirham. Ce qui se passe dans un régime flexible, le Dirham perd de sa valeur si le marché n’en veut plus. Le seul mécanisme dont dispose l’Etat, c’est le fait que la Banque centrale peut soutenir le Dirham en le rachetant. Créer de la demande sur le Dirham serait le seul moyen de le redresser. Dans une telle éventualité, BAM devra intervenir pour racheter le dirham pour lui permettre de retrouver de la valeur.
Mais comment va-t-elle le faire ? Elle va le racheter grâce aux réserves de changes dont elle dispose. On pourra perdre en une semaine les réserves de change stratégiques qu’on a passées des années à constituer pour couvrir nos importations en cas de défaut, juste pour soutenir le dirham en cas de dépréciation majeure. Ça relève de la pure absurdité vu la réserve de change qu’on a.
N’y a-t-il pas d’autres mécanismes de maintien de l’équilibre du Dirham?
R.A : En tout cas, BAM ne peut avoir les moyens pour gérer ces situations à long terme. Une Banque centrale n’a pas trente-six moyens pour soutenir sa monnaie dans un régime de change flexible. Le seul moyen, c’est de racheter sa monnaie en puisant dans les réserves de change. Sinon, l’autre moyen est de décréter un retour au régime de change fixe. Un retour en arrière. En cas d’extrême situation, on arrête le jeu et on perd en crédibilité, ce qui démontre au passage qu’on n’a pas le poids et les moyens d’assumer un taux de change flottant. Ceci dit, je vois qu’on n’a pas intérêt à changer de régime de taux de change. Les arguments selon lesquels ça va permettre une meilleure intégration du dirham et juste une évaluation. Le fait d’être bien intégré n’est pas une finalité en soi. Ça doit être un moyen vers une finalité plus grande. C’est-à-dire vers le développement économique, vers l’augmentation du niveau de vie des Marocains. Il ne faut pas oublier, dans ce sens, que l’objectif pour le Maroc est le développement économique et la sortie de la pauvreté. Je ne crois pas que le passage en soi vers un régime de change flottant va nous aider à affronter cette situation. Au contraire, ça va nous mettre davantage en difficulté. Car, selon leur argument, on veut améliorer l’intégration du Maroc à l’économie mondiale à un moment où l’économie mondiale n’a jamais été aussi fragile et aussi instable. C’est de la folie ! Surtout que le contexte mondial n’est pas bon.
Donc, selon vous, on a très mal choisi le moment ?
R.A : On n’a très mal choisi le moment. Je ne suis par principe contre ce genre de choix, mais je crois que chaque choix économique doit correspondre à une configuration économique donnée ; le taux de change flottant correspond à une économie développée avec un PIB important, une masse monétaire importante et une économie libéralisée avec un secteur privé très dynamique et une économie tournée vers l’exportation. Ce régime ne correspond pas à une économie en voie de développement. C’est une question juste de stade de développement. On ne peut pas prendre des outils adaptés pour l’Allemagne et les utiliser pour des économies comme le Maroc, la Tunisie ou l’Algérie. Prenons l’exemple de l’Arabie Saoudite. Le Rial saoudien est entièrement indexé sur le dollar. Pourquoi l’Arabie Saoudite fait ça ? Tout simplement parce que son économie est intégralement dépendante du pétrole. Et comme ce dernier est exclusivement vendu en dollar, le fait de lier intégralement le Rial au dollar garantit une stabilité parfaite dans la parité Rial-Dollar. Ce qui offre une sécurité des échanges entre l’Arabie Saoudite et le reste du monde. Quant au Maroc, nos échanges se font principalement en Euro et en Dollar. Notre intérêt est de garder le dirham stable face à ces deux monnaies parce que dans l’immédiat, on n’est pas concernés par la parité Dirhams-Yen ou bien Dirham-Couronne scandinave. On est concerné par la structure de nos échanges extérieurs. Et donc le taux de change doit garantir la stabilité et la pérennité de nos échanges extérieurs et nos partenaires sont là ; c’est l’UE et les USA. A aucun moment le débat n’a été lancé par BAM ou bien sous forme de consultations avec les partis politiques ou avec les représentants du peuple, la société civile, la CGEM… Il n’y a pas eu de consultation, c’est une décision qui est parachutée. On ne prend pas du tout en compte les intérêts des différentes composantes de l’économie et de la société marocaine. C’est là le danger d’une décision idéologique. C’est que si notre désir ne colle pas à la réalité, c’est la réalité qui doit changer et pas nous et pas notre volonté. C’est ça le danger de l’idéologie : c’est l’idée qui prime sur la réalité.
A votre avis, quelles sont les véritables motivations d’une telle perspective?
R.A : Ce n’est pas du tout une initiative marocaine. Pendant des années le Maroc a résisté à cette exigence du FMI. Ce n’est pas nouveau. Ca fait déjà des années que le FMI nous demande de flexibiliser le dirham davantage et de nous préparer vers un passage à un régime flottant. Et à chaque fois, les Finances comme Bank Al Maghrib disaient non. Mais là, on est dans une situation marquée par une politique de rééquilibrage des comptes nationaux, de désengagement de la caisse de compensation, de réduction des investissements et de l’emploi public… Et où le FMI nous offre la possibilité de le faire en octroyant la ligne de crédit. Sans cette ligne de crédit, il serait difficile pour le Maroc d’avoir une visibilité à long terme dans une situation de déséquilibre macroéconomique. Maintenant, en ayant cette ligne de crédit, même si on n’utilise pas ces 6 milliards du FMI, elle nous donne un sentiment psychologique de sécurité. C’est-à-dire qu’au pire des cas on peut se tourner vers cette ligne de crédit. Ce financement du FMI est une sorte de fromage qu’on met dans la souricière. Je ne pense pas du tout que ca vient de BAM.Mais on peut parler de lâcheté de BAM qui n’a pas su résister aux sirènes du FMI et à ses exigences. Il ne faut pas oublier que le gouvernement qu’on a actuellement (Benkirane I et II) est un gouvernement libéral sur le plan économique et conservateurs sur le plan sociétal. Toutes les décisions prises sont des décisions impopulaires (désengagement de la caisse de compensation, au niveau des régimes de retraites etc.).
Donc le tempo était parfait pour que le FMI impose ces mesures-là. Ce que je critique avant tout, c’est la nature non démocratique de cette prise de décision. Ce n’est pas du tout démocratique comme mécanisme de prise de décision de parachuter un choix aussi stratégique qui pourrait toucher le pouvoir d’achat de tous les Marocains. C’est antidémocratique et c’est là où je lie avec le statut de BAM. Si celui-ci n’avait pas une situation d’indépendance vis-à-vis de l’Etat, il aurait du avoir l’accord du Parlement pour prendre ce genre de décision. Et donc, il aurait du soumettre cette décision au débat.

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