Les législatives 2016 consacrent le bras de fer PJD-PAM : Qui decrochera la timbale ?

Les législatives 2016 consacrent le bras de fer PJD-PAM : Qui decrochera la timbale ?

En prévision des législatives, certains analystes présentent les forces en compétition sous les oripeaux d’une bipolarité : PJD versus PAM, le reste des partis en lice n’étant là que pour meubler le décor. On va même jusqu’à trouver au duo en guerre un socle commun : des leaders qui jouent aux « têtes brûlées», une forte propension à exclure les autres et une quête acharnée des notabilités, valeurs sûres pour remporter l’adhésion des électeurs. Le raisonnement paraît bien court. Les enjeux des législatives dépassent ce seul cadre « formel » pour aller au fond : le PJD a-t-il les capacités de rempiler où devra-t-il se sacrifier pour l’émergence du PAM ? Question nodale qui, là aussi, ne fait pas l’unanimité des analyses. Explications.   

La fièvre électorale qui rythme la vie des Marocains en cette saison estivale a tendance à faire grand cas du phénomène islamiste qui s’est métamorphosé, en partie, pour « jouer le jeu » démocratique et s’assurer de ce fait d’une présence davantage prégnante dans toutes les institutions qui étaient naguère difficilement prenables poiur ses militants. Le phénomène ne relèverait pas de l’exceptionnel dans le modèle marocain à la lumière de ce qui se déroule en Turquie. Le poids des purges qui affectent tous les pans de la société visent à substituer aux gülenistes, infiltrés dans tous les rouages de l’État, des Pjidistes pur sucre qui n’obéissent qu’aux ordres de leur leader incontesté Erdogan. L’affaire est suffisamment grave pour avoir fait la Une d’un quotidien casablancais proche des milieux d’affaires. Les nominations aux postes clé ayant obéi à la logique de la fidélité à la formation islamiste que pilote actuellement Abdelilah Benkirane. Processus qui a démarré avec une compétition acharnée dans l’enseignement supérieur où même ceux qui vomissaient le fondamentalisme ont fini par tourner le dos aux idéaux de gauche qu’ils portaient aux nues pour jouir d’un quelconque avantage. Bien sûr que « comparaison n’est pas raison », comme le dit l’adage. Sauf qu’il y a des similitudes qui ne trompent pas quant au recours aux mêmes techniques et à la mobilisation des mêmes outils pour « vassaliser » les institutions, où au moins celles qui le permettent, au fait islamiste. Dès lors, ce que les spécialistes ont de tout temps qualifié d’entrisme pour expliquer la capacité des courants islamistes à « cacher leur jeu » pour s’assurer, in fine, de la victoire finale se trouve vérifiable dans le terreau marocain. C’est à marche forcée que l’on s’achemine vers la duplication de ce qui a fait le succès du modèle turc ailleurs. Et ce n’est donc pas pour rien que Hillary Clinton, candidate à la présidentielle US, une des chevilles ouvrières du recyclage de l’islamisme modéré dans les Etats arabes, s’est exprimé en faveur du maintien du PJD aux affaires pour un deuxième mandat. Dévoilant ainsi les intentions de l’administration américaine de vouloir toujours se mêler de tout ce qui se trame dans l’espace arabo musulman.Intentions que l’on pourrait également lire à l’aune des révélations faites par la presse marocaine quant aux agissements des diplomates US accrédités à Rabat et qui conseillent aux formations politiques en présence d’accueillir en leur sein les salafistes désireux de couper les ponts avec l’extrémisme et ses dérives.

Domestication en marche
Y a t il de quoi alarmer qui que ce soit dans tout ce qui précède ?
Deux grilles de lecture se présentent pour sinon conforter, du moins expliquer le laisser aller ambiant. La première se contente d’affirmer que la direction du PJD a été suffisamment domestiquée par le système pour n’en faire qu’une copie conforme des autres acteurs de la politique largement « makhzénisés ». Dès lors, il n’y a rien de mystérieux à ce que le système surfe sur la vague de « l’islamisme ambiant » pour gérer une période somme toute transitoire dans l’histoire de la nation. La monarchie ayant suffisamment d’expérience pour ne pas dupliquer les ruptures qui ont marqué l’histoire de ses rapports passés avec les formations de gauche du temps de « la guerre froide ». On prête même aux stratèges du système de plier l’échine devant la déferlante islamiste le temps de voir venir l’issue de la guerre déclarée aujourd’hui au terrorisme djihadiste qui n’épargne aucune contrée. Et de laisser le champ libre au charismatique Abdelilah Benkirane pour gérer la difficile situation du moment. Quitte à heurter les sensibilités en usant de la grammaire « frériste» pour justifier la panne dans tout processus de transposition du modèle islamiste dans le Royaume. Preuve en est que le Chef du gouvernement n’hésite pas à évoquer qu’il est en présence de deux Etats au Maroc, un Etat visible dirigé par le Roi et un Etat profond qui s’acharne à lui mettre les bâtons dans les roues. Une critique du système qui a ceci de vrai qu’elle permet tout au moins au Patron du PJD de jouer sur la corde sensible qui plaît tant aux militants de la base. Ceux là mêmes qui croient en un aggiornamento aux couleurs de l’islamisme avec, au bout, l’instauration d’un califat et la mise en pratique de la charia. D’ailleurs, même A. Benkirane qui affirme sans broncher que le PJD n’a pas de relation avec la confrérie des « Frères musulmans» ne manque pas d’user du même registre eschatologique pour expliquer l’exercice du pouvoir auquel il est confronté. Dieu, jamais absent de son discours, conférera la force au PJD pour arriver à bout de tous les « démons » et autre « crocodiles » qui l’empêchent de gouverner. Des saillies qui ne sont pas gratuites et dont le coût politique est soldé par une drôle de récupération : n’est il pas vrai qu’il a toujours cherché à rassurer la monarchie de sa fidélité à chaque fois que ses saillies discursives tournent au dérapage incontrôlé? C’est d’ailleurs cette réalité qui pousse des analystes de gauche à ne voir en A. Benkirane que la manifestation de l’autre facette du système qui cherche à bloquer le processus de démocratisation du pays conformément aux vœux exprimés par le peuple. La récupération des slogans du 20 février par le PJD servant de faire valoir à un étouffement du souffle du changement qui a marqué les annales du pays en 2011. Et pour donner plus de poids à pareil argumentaire, ils ne manquent pas de rappeler le travail de sape auquel s’est adonné l’Equipe de Benkirane dans l’exercice du pouvoir : vider les dispositions constitutionnelles de leur contenu progressiste pour plaire en haut lieu. En d’autres termes, A. Benkirane est placé de la sorte dans la case des défenseurs zélés d’un pouvoir conservateur qui s’accommoderait mal de toute interprétation progressiste des termes de la Constitution de 2011. Plutôt que de marcher vers la mise en chantier des dispositions liées à l’émergence d’une monarchie parlementaire, le PJD aura été mis en place pour garantir la survivance de la monarchie exécutive. Plus, on impute au gouvernement islamiste, la doctrine étant conforme aux préceptes du libéralisme, d’avoir mené une politique ultra libérale en procédant à un démantèlement en règle du régime de compensation, ce qui équivaut à une attaque en règle contre le pouvoir d’achat des masses, et à l’esquisse d’une réforme des régimes de retraite sans pour autant qu’il y ait eu consensus entre les diverses parties prenantes, le dialogue social étant en panne. Aux yeux des contempteurs de l’islamisme politique, il s’agit là à n’en point douter d’autant de facteurs qui risquent de miner les climat social et de ruiner, à terme, la stabilité du système, facteur à l’aune duquel le PJD et consorts justifient leur participation au gouvernement post 20 février. Les meilleurs arguments avancés à ce propos ont trait à la multiplication des mouvements de protestation qui rythment la vie des citoyens aussi bien dans les grands centres urbains que dans les coins les plus reculés du pays. On est dès lors tout à fait loin du « courage politique » dont on crédite Benkirane dans la gestion de dossiers socialement lourds. La logique consensuelle ayant été évacuée au profit du diktat…

Libéralisme bloqué ?
Dès lors, il ne faudrait pas s’étonner à ce que le PJD puisse arracher une deuxième mandat… Au motif que sa popularité au sein de la population n’a pas d’égale, comme le confirmeraient quelques sondages « confidentiels ». Et qu’il serait moins risqué de jouer encore la carte du PJD, plutôt que celle d’un autre phénomène qui défraye la chronique partisane, le PAM en l’occurrence. Surtout que les islamistes dont la modération est mise en exergue risqueraient de se braquer en cas d’échec électoral. Et ce qui crédite pareille thèse est à mettre aussi bien du côté du leader islamiste qui nourrit la conviction de ne voir en tout échec électoral qu’une manifestation du retour au despotisme, le glissement vers ce qu’il appelle « attahakoum » étant l’œuvre de l’État de l’ombre, que du côté des militants de base. Ces derniers n’hésitent pas à lorgner du côté de la Turquie pour dupliquer, le cas échéant, l’atmosphère insurrectionnelle qui a permis à l’AKP d’en découdre avec les putschistes. N’a t on pas crié haut et fort que le PJD n’est pas assimilable à un papier mouchoir juste propre à jeter après usage?
Voilà qui nous conduit à mettre en exergue l’autre lecture qui insiste sur la montée en puissance du PAM avec, à sa tète, l’ennemi juré du PJD, Ilyas El Omary. Les tenants d’une telle thèse se fondent aussi bien sur l’échec socio-économique de la gestion des affaires publiques (partenaires sociaux et organismes publics attestent de l’essoufflement du modèle auquel s’est accroché le gouvernement Benkirane) que sur les excès de langage des caciques de la formation islamiste. Excès qui mettent directement aux prises le PJD et l’institution monarchique qui doit rester en dehors de toute surenchère politico politicienne et assurer le rôle qui lui est imparti : l’arbitre qui se trouve au dessus de la mêlée. Les atouts du PAM mis en relief sont tant liés à la capacité de cette formation récente à rafler la mise au niveau des urnes qu’au pouvoir, réel ou supposé, dont on affuble sa tète d’affiche qui préside aux destinées de la région Tanger Tétouan Al Hoceima. La genèse du PAM prête à confusion dans la mesure où le Mouvement de tous les démocrates, conglomérat réuni autour de l’une des figures de proue du système, le conseiller royal Fouad Ali Al Hima en l’occurrence, s’est transformé en formation politique tout en tirant sa notoriété de cette proximité avec le centre du pouvoir. Dès lors, et pour aller vite, tout ce qui vient du PAM n’est que la résonance de ce qui se trame dans le magma du système. Une réalité qui a amené le Roi à souligner lors du dernier discours du Trône qu’il était le Roi de tous les Marocains. Ce qui n’empêche nullement A. Benkirane et ses partisans à vouloir en découdre avec une formation qui n’a pas lieu d’être puisqu’elle incarne le despotisme contre lequel le peuple lutte. Le processus de récupération de « l’État profond » et de ses manifestations délétères, le PAM en tète, est largement usité pour réduire la bataille électorale que le Maroc vivra début Octobre entre deux blocs politiques distincts. Le PJD d’un côté, avec ses alliés circonstanciels, le PPS et l’Istiqlal qui agitent eux aussi la carte du « contrôle politique », et le PAM qui semble esseulé de l’autre. Même si on prête à l’USFP sa propension à épouser une des thèses du PAM qui fait office de « marque de fabrique»; la lutte contre la montée de l’islamisme politique dans la société. Une vision réductrice s’il en est puisque la majorité des formations politiques, y compris celles qui ont hérité du sobriquet de « cocotte minute», entendent faire valoir leur autonomie. Le RNI, cette grande machine électorale, comme l’UC, puissante formation naguère devenue d’appoint, intègrent cette logique là dans leur grammaire. C’est la raison pour laquelle nombre d’observateurs s’inscrivent en faux vis à vis de la thèse de la bipolarité (PJD vs PAM) pour assurer que le jeu des alliances peut sanctionner les deux manifestations actuelles de la bipolarité.
Et dans ce chantier là, on impute bien au PJD la responsabilité d’avoir favorisé une plus forte balkanisation de la scène politique. Celle ci devant incommoder les formations historiques que l’on présente aujourd’hui comme de «vieux lions édentés ». USFP et PI faisant les frais, en premier, de cet éclatement. Mais ne serait ce pas aller vite en besogne en lançant dès à présent des pronostics qui font valoir l’émergence d’une nouvelle carte politique dans laquelle les petites formations de gauche ne joueront plus le rôle de figurants? Car l’ensemble architectural sur lequel est bâti tout le système électoral n’aura pas connu de révolution avec le PJD. Même si le seuil a été réduit à 3 %, ce qui pourrait contribuer à réduire un peu de la voilure islamiste, rien n’est définitivement acquis. Surtout que la grande question qui se pose non sans acuité pour tous les acteurs politiques, petits et grands, reste liée au taux de participation des électeurs. La désaffection des masses à l’égard du jeu politique étant une hantise qui porte en elle les germes de la remise en question de la légitimité même des majorités qui montent. Le poids électoral du PJD n’excédant pas les 2 millions d’électeurs, dans le meilleur des cas, on imaginerait mal un politique sage en tirer une quelconque gloriole sachant que le corps électoral est évalué, au bas mot, à plus de 17 millions d’âmes. De là à parler au nom du peuple…

Clivage programmatique
La bataille a-t-elle dès lors une chance de se placer là où il faut en pareille épreuve électorale, c’est-à-dire sur le plan des programmes ? S’il est avéré que les législatives sont mises à profit par les diverses formations qui briguent les suffrages pour concocter des programmes de gouvernement, le PJD a choisi de mener sa campagne en faisant grand cas de ses réalisations et en promettant la poursuite des grandes réformes menées. Bien entendu, c’est autour du bilan de l’équipe Benkirane que les Marocains doivent sanctionner ou non le PJD. Même si la « dream team » n’a été composée qu’à grandes tractations politiques pour obtenir une majorité des plus fragiles. On l’a vu, les tiraillements entre le PJD et l’Istiqlal ont fini par conduire ce dernier à déclarer forfait… Laissant le champ libre à l’intégration dans le giron islamiste du RNI, une des formations que les islamistes rejetaient pour connivence avec le PAM. Mais la realpolitik étant ce qu’elle est, le PJD devait ravaler ses principes pour ne pas se défaire d’une co-gestion des affaires publiques qui a permis aux ministres islamistes de goûter à l’opulence que garantit une proximité avec le pouvoir. A. Benkirane n’a-t-il pas laissé entendre que les militants du parti qui ne touchaient pas plus de 6.000 dh par mois ont vu leur émolument se démultiplier, grâce à l’accès aux postes de responsabilité ?
A Benkirane, comme son équipe en campagne, font grand cas de leurs réalisations sur les champs économique et social. Mais ils n’ont nullement honoré leurs engagements qui portaient, notamment, sur une croissance plus forte et durable de l’ordre de 7% du PIB. Le rêve d’une telle dynamique n’aura pas été réalisé et le fossé qui sépare la minorité riche de la majorité pauvre n’en finit pas de se creuser. Même le chef du gouvernement prend sur lui d’assurer que ce n’est pas avec un SMIG à 3.000 Dh par mois que l’on permettra aux marocains de vivre mieux. Mais l’aveu d’échec n’a d’égal, en la matière, que le recours au populisme pour mieux faire reluire la marque de fabrique du PJD. Celle qui rappelle que sans sa forte présence au gouvernement, la stabilité du pays risque de s’ébranler. En face, le PAM croit bien faire en faisant de l’éducation et de la santé ses priorités absolues. Secteurs en panne qui appellent à être sauvés pour en assurer le caractère public. Pour ce faire, la croissance économique devrait être au rendez-vous pour injecter les fonds nécessaires. Une croissance que le PAM entend dynamiser en faisant valoir les atouts du Maroc auprès de ses partenaires étrangers. L’exemple d’une telle dynamique pourrait venir de la région Nord où des investissements chinois d’envergure sont programmés. Mais dans cette dynamique-là, I. El Omary croit bien faire en se focalisant sur le Kif dont le pays devrait tirer profit. En le valorisant au mieux plutôt que de continuer à ne profiter qu’à une camarilla de mafieux alors que le gros des producteurs, et ils sont des milliers, sont à couteaux tirés avec l’Etat. Proposition démagogique susceptible de grapiler des points au PJD où s’agit-il d’une feuille de route susceptible de changer la donne socio-économique dans le Nord du Royaume? En tout cas, là aussi, le PAM prête son flanc à la critique du PJD qui n’y voit que le porte-parole des narcotrafiquants en mal de légitimité politique. Les électeurs habitués aux coups bas et autres bras de fer circonstanciels peuvent toujours faire le distingo entre les divers programmes proposés par les formations en compétition. Difficile de pouvoir juger de l’opportunité d’une telle démarche à l’heure où le corps électoral est réduit, dans les analyses propulsées ici et là, soit à la pression de l’argent qui circule à grand flot au cours du moussem électoral, soit aux injonctions extra-partisanes pour favoriser telle formation sans les autres. Ce serait dommage de ne voir le jeu électoral qu’à travers ce prisme. Ce qui encourage le rejet de la politique et fait le lit du nihilisme…

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