l’émergence en questions : Dessine moi un modèle !

Le Maroc dispose-t-il d’un modèle de développement ? Pour répondre à cette question, de nombreuses personnalités ont été appelées à phosphorer à Skhirat. D’autant que le but d’une telle réflexion plurielle n’est autre que de sonder les voies susceptibles de permettre au pays d’intégrer par la grande porte le club des pays émergents.
Mine de rien, la ville de Skhirat n’est pas dédiée aux seules rencontres de réconciliation qui la consacrèrent à l’international à l’occasion de la crise libyenne. Deux jours durant, elle a prêté son Palais des congrès aux participants au colloque international organisé sous le thème « Quel modèle de développement pour l’entrée du Maroc dans le concert des pays émergents ». Un colloque introspectif qui a réuni plus de 600 participants, dont des personnalités politiques nationales et internationales, des ambassadeurs, des experts internationaux, des opérateurs économiques, des universitaires et des acteurs de la société civile. Autant dire que l’Association des Membres de l’Inspection Générale des Finances (AMIF) en partenariat avec le ministère de l’Economie et des Finances, a voulu réussir son coup en initiant ce conclave introspectif, avec trois panels, somme toute prometteur. Car il fallait faire un bilan d’étape assorti d’un « état des lieux », passer en revue les « expériences internationales de développement» pour, enfin, se pencher sur la question nodale ; « quel modèle de développement pour un Maroc émergent». Les interventions de Fouzi Lekjaa, patron de l’AMIF, de Miriem Bensalah Chaqroun, Président de la Confédération patronale CGEM, de Mohamed Boussaid, ministre de l’Economie et d’Abdelilah Benkirane, Chef du gouvernement, ont marqué l’ouverture, mais aussi les esprits des participants au colloque. Selon F. Lekjaa, les fondements d’un modèle de développement « unique alliant volontarisme et réalisme et une vision claire et inclusive » ont été ancrés dans le Royaume. Un modèle qui a permis de cumuler d’importantes réalisations qui ne peuvent être mesurées à leur juste valeur que si l’on se rappelle les déficits dont souffrait le pays à tous les niveaux. Pour le président de l’AMIF, la crise financière et économique internationale a mis en épreuve la solidité et l’immunité de l’économie nationale et sa capacité à concevoir des politiques à même d’absorber ses répercussions. Cependant, malgré ces difficultés, l’économie marocaine a pu faire preuve de résilience notamment grâce à l’accumulation des réformes et des projets qui ont pour but un développement soutenu du climat d’affaires, la modernisation des outils de gestion et de l’ensemble des secteurs productifs et des services. Ces réformes ont pu ouvrir la voie vers une économie verte, l’allègement de la dépendance énergétique et la recherche de nouveaux partenariats à l’instar de ceux réalisés récemment avec les pays du Golfe, la Russie et de la Chine. Outre cette dynamique, le Maroc a accordé une importance toute particulière au volet social, à travers le lancement de plusieurs chantiers et initiatives de désenclavement et de lutte contre la pauvreté et la précarité dans le monde rural et les quartiers défavorisés. INDH et RAMED ont été mis en exergue.
Remise à plat patronale
Lui succédant, Miriem Bensalah Chaqroun habituée à ne pas faire de laïus creux est revenue sur les concepts et définitions des pays émergents tout en ne ménageant pas le Royaume dans cette équation-comparaison. A ses yeux, pour qu’un pays émerge, un ensemble de prérequis s’avère nécessaire: en tête desquels réaliser un bon niveau de développement humain, disposer d’un marché intérieur en pleine expansion, ouvrir fortement l‘économie sur le commerce extérieur, atteindre un niveau relativement élevé d’industrialisation et d’exportation de produits industriels et, enfin, avoir un fort taux de croissance du PIB. Or sur ces 5 critères communément partagés, le royaume arrive à peine à 2/5. « Certes nous disposons d’une économie ouverte (peut-être même un peu trop) et un marché intérieur qui soutient la croissance, pour le reste, les chiffres sont têtus » s’est-elle contentée de signaler. Mais la présidente de la CGEM n’allait pas en rester là. Alors qu’au cours de la période 2007-2011, le taux de croissance moyen annuel avait atteint 4,6%, il n’est que de 3,3% pour la période 2012 à 2016. En 5 ans donc, la Maroc a perdu 1.3 points de croissance, a-t-elle martelé. Et le plus préoccupant, c’est que ce ralentissement vient du PIB non agricole. Dans ce sens, la part de l’industrie dans le PIB, malgré les résultats probants de certains métiers mondiaux du Maroc tels que l’automobile ou l’aéronautique, ne dépasse pas les 16% aujourd’hui. Enfin et en matière de développement humain, le royaume est classé 126e sur 188 pays, soit dans la moitié inférieure du classement. Poursuivant son diagnostic elle a relevé que la croissance marocaine est soutenue en grande partie par la consommation intérieure qui, tendanciellement, croît plus vite que les investissements avec comme conséquence que le surplus de consommation est alimenté par les importations. Dès lors, elle s’est interrogée quant au poids que représentent les « réussites industrielles » dans le PIB et notamment ceux des domaines de l’automobile, de l’aéronautique, de l’électronique et de la Chimie. En matière de compétitivité et attractivité des investissements étrangers, elle s’est élevée contre l’argumentaire gouvernemental basé sur une main d’œuvre low-cost et sa capacité à pérenniser l’évolution économique. Elle a par ailleurs constaté que la croissance économique marocaine ne crée pas assez d’opportunités d’emplois et qu’elle n’est pas pérenne. Attirant l’attention sur l’insuffisance de l’innovation et le faible budget alloué à la R&D (0,8% du PIB), elle a insisté sur l’importance de l’intégration du secteur informel dans le tissu économique. Enfin, le dernier « point noir » dénoncé par M. Bensalah est lié à l’iniquité fiscale qui contribue négativement à la compétitivité des entreprises. Dès lors, au regard de ces constats, la Présidente de la CGEM s’interdit toute fanfaronnade en affirmant que le Maroc est encore un pays en voie de développement. Assumant son rôle, elle n’a pas hésité à faire des propositions pour prendre, enfin, le train de l’émergence. Une émergence à la fois économique et sociale. Le pays doit faire preuve d’attractivité pour les investissements, créateur de valeur ajoutée localement produite, pourvoyeur d’emplois pérennes, générateur de ressources suffisantes pour alimenter l’investissement étatique, et disposant, enfin, d’une base élargie de contribuables pour alléger la pression fiscale. En d’autres termes, selon la présidente de la CGEM, le modèle de développement économique que le Maroc doit s’atteler à construire doit être la résultante d’une réflexion qui permette de créer les conditions d’une compétitivité globale de tous les facteurs, et non pas seulement des salaires ou des zones franches aux avantages sélectifs, profitant à quelques investisseurs seulement. Un modèle de développement qui, grâce à une nouvelle génération de réformes à initier avec une réelle synergie entre le global, le sectoriel et le régional, s’appuiera sur la nouvelle économie, inclusive, faisant de l’environnement, du capital humain et des territoires, autant de fers de lance.

Sécurité et progrès
Attendu, le Chef du gouvernement a mis l’accent sur l’aspect majeur qui caractérise le royaume dans son environnement régional, à savoir sa stabilité. Pour A. Benkirane, le Maroc est le seul pays du monde arabe à avoir su concilier avec succès stabilité, sécurité et respect des droits de l’Homme et des libertés. Selon lui, on ne peut guère parler d’économie ou de modèle économique sans parler des fondamentaux que sont la sécurité et la stabilité. Dans cette perspective, il a attiré l’attention sur la nécessité d’adopter une gestion optimale des ressources (absence de marges de manœuvres), et a appelé à libérer les finances publiques et de les consolider afin de financer de nouveaux projets et accéder à de nouveaux secteurs économiques, porteurs d’opportunités d’emplois qui éviteraient aux jeunes de sombrer dans les drogues, la délinquance voire de basculer dans le terrorisme. Pour le chef du gouvernement, l’évolution du modèle de développement du a besoin de produire davantage de richesses à travers la valorisation du capital humain, notamment l’intégration des jeunes dans la vie active par l’auto-emploi et la création d’entreprises. Sans oublier d’adopter une bonne allocation des ressources tout en veillant sur la redistribution en faveur des catégories fragiles de la population (personnes âgées, handicapés, veuves, etc.). Mohamed Boussaid, ministre de l’Economie et des finances, s’est inspiré des discours royaux pour affirmer que la dignité du citoyen reste le pilier central de l’ensemble des reformes initiées. Dans ce sens, il confirme la nécessité d’améliorer le niveau du taux de croissance à travers des revenus individuels plus importants, une plus grande ouverture sur l’économie mondiale, le renforcement institutionnel et, bien évidemment, une concentration sur l’industrialisation et une réhabilitation du capital humain. Pour l’Argentier, afin d’accompagner l’entrée du Maroc dans le concert des pays émergents, il s’avère nécessaire d’effectuer une transformation structurelle de l’économie où l’industrie occupe une place de choix. Une transformation qui vise à améliorer la compétitivité, à intégrer le secteur informel, à créer des postes d’emploi et à rentabiliser le capital immatériel. Tout cela passe aussi par le développement humain et les mécanismes de la bonne gouvernance à établir dans l’objectif d’améliorer le niveau de vie des citoyens et de garantir l’équité sociale.

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