L’enfermement communautaire : Attention, danger !

Très sollicité pour son expertise, Antoine Sfeir, à la tête du Centre d’études et de réflexion sur le Proche-Orient, à Paris, ne se berce guère d’illusion quant aux risques qui menacent la stabilité du monde arabe en proie au terrorisme aveugle et aux risques du repli identitaire. Le patron des « Cahiers de l’Orient » répond aux diverses interrogations que suscite l’accélération subite de l’histoire de l’Atlantique à la Mer Rouge. Edifiant.

Perspectives-Med : Le bouillonnement que vit aujourd’hui l’espace arabe confine au pessimisme. Croyez-vous en une réelle victoire sur l’extrémisme dont fait preuve une organisation terroriste comme Daech à la lumière des appels à la composition d’une force arabe d’intervention ?
Antoine Sfeir: Le monde arabe a vécu une révolution, souvent hélas confisquée par ceux qui prônent une lecture littéraliste de l’islam. Une révolution prend du temps, et les acquis du printemps arabe sont réels : la parole s’est libérée et les jeunes se sont réapproprié la rue. Quant aux organisations terroristes qui ont poussé l’extrémisme et les atrocités au bout de la barbarie, elles font subir celle-ci en premier aux populations musulmanes, et cherchent à éradiquer toutes les minorités – tout ce qui n’est pas eux – de la région. Or le Coran dit clairement qu’il n’y a pas de « contrainte » en religion, et « je vous ai créé plusieurs nations pour que vous puissiez vous parler ». La communauté internationale ne sait pas comment réagir ; et les Arabes ne sont pas unis pour le faire, ce qui explique que les appels à l’unité soient restés sans réponse pour le moment. C’est bien là le défi qui est lancé pour nous qui avons le pied de chaque côté de la Méditerranée, avec notre double culture, nés Arabes et Français par choix : continuer à être une passerelle et la reconstruire chaque fois qu’elle est détruite.

Perspectives-Med : La communauté internationale semble s’émouvoir beaucoup plus du sort réservé aux communautés chrétiennes, sauvagement réprimées, et à un pan de l’héritage culturel de l’Humanité détruit à coups de massues, plus que du sort de pays éclatés. Est-il dans l’ordre des choses de fermer les yeux sur un avenir incertain qui menace toute la région proche-orientale, voire au-delà?
A.S : La communauté internationale aurait tort de s’émouvoir plus du sort réservé aux communautés chrétiennes. D’ailleurs le massacre des Yézidis l’a également fortement émue, ainsi que ceux perpétrés vis-à-vis des populations kurdes. Parler d’une seule communauté attise en effet des velléités de vengeance à l’égard de celle-ci. Il est vrai que remettre en question les frontières de ces pays forgées au lendemain de la Grande guerre crée un précédent qui peut nous engager dans un avenir non seulement incertain mais précaire, et surtout, susciter en raison de ces barbaries auxquelles on assiste, des renfermements communautaires qui peuvent plonger toute la région dans un communautarisme exacerbé qui annonce d’ores et déjà de nouveaux conflits.

Perspectives-Med : Que suggère pour vous le glissement africain de Daech?
A.S : Le glissement africain de Daech est un signe d’affaiblissement : à la fois de Boko Haram, attaqué par sept armées africaines, et Daech, diminué par sa défaite à Kobané.

Perspectives-Med : L’Egypte est-elle en mesure de jouer le rôle qui a été le sien de stabilisateur régional face à la montée en puissance de la Turquie et de l’Iran?
A.S : Il est certain que nous assistons aujourd’hui à un retour de l’Égypte sur la scène arabe. D’autant que la Turquie ne peut légitimement pas se prévaloir d’être un modèle vu l’inscription de la laïcité dans la Constitution et l’échec d’Erdogan à obtenir les deux tiers des sièges du Parlement en juin 2011, ce qui lui aurait permis de renier dans la constitution l’immuabilité de ce principe de laïcité.
Le général Sissi considère quant à lui l’Iran comme appartenant quasiment à une autre religion : contrairement à ce que nous aurions pu prévoir, il n’épouse pas la querelle saoudo-iranienne et croit plutôt comme il l’a affirmé à une entente avec l’Iran, pour mieux stabiliser la région. L’interventionnisme égyptien en Libye contre les islamistes, au Liban et en Syrie se multiple, et laisse croire à une prochaine initiative égyptienne qui, faut-il le rappeler, a été fort efficace dans le cessez-le-feu négocié entre Israël et le Hamas.

Perspectives-Med : Quel rôle devrait jouer l’Arabie Saoudite dans la refonte de «l’ordre arabe» qu’elle pilote depuis les accords de Camp David et la marginalisation de l’Egypte?
A.S : L’Arabie saoudite est plutôt aujourd’hui sur la défensive : menacée par un encerclement chiite (Yémen, Iran, Bahreïn), elle risque également de perdre son bastion libanais, Saad el Hariri ayant perdu beaucoup de terrain face aux chiites du Hezbollah. De plus, l’Arabie craint les conséquences d’un nouveau retrait américain, ainsi que le rapprochement irako-iranien, et enfin surtout les deux cartes de Ralph Peters qui circulent aujourd’hui sur la Toile et qui pourraient présager une sorte d’abandon de la famille des Séoud, puisqu’on y voit l’Arabie dépecée.

Perspectives-Med : La question palestinienne est la grande oubliée dans tout ce chamboulement. Comment voyez-vous l’avenir d’une cause juste occultée aussi bien par la barbarie daéchienne que par la complaisance de la communauté internationale à l’endroit de Tel-Aviv?
A.S : La question palestinienne a été et demeure encore le conflit matriciel de toutes les confrontations dans le Proche et le Moyen Orient. Elle a été source de frustration, de dénonciation et d’humiliation de toutes les populations arabes. Avant même d’être réélu M. Netanyahu a affirmé qu’il n’y aurait pas d’État palestinien. Cependant, malgré les pressions du Premier ministre israélien Netanyahu, les États-Unis de monsieur Obama ont refusé de céder au diktat israélien. Israël a déjà ignoré plus d’une quinzaine de résolutions du Conseil de sécurité qui remettaient en cause la politique de ses gouvernements successifs ; il n’en est pas à sa première volte-face.
L’absence de réaction de la communauté internationale n’est pas une complaisance vis-à-vis d’Israël, mais plutôt un effet de sa culpabilité en raison de tous les pogroms, de tous les ghettos et de la Shoah.
Quel avenir peut-on envisager aujourd’hui après la victoire du Likoud ? Etre réaliste signifierait proclamer son pessimisme.

Perspectives-Med : Comment faire en sorte pour que le monde arabe, plus divisé que jamais, ne rate pas son entrée dans le 3ème millénaire? L’Islam appelle-t-il à être revu et corrigé?
A.S : L’islam est appelé aujourd’hui à faire son aggiornamento : malgré un dogme figé depuis la fin du XIe siècle, il avait commencé à le faire au milieu du XIXe siècle, avec Al Ghazali et Mohammed Abduh. Plus récemment, le dernier discours du président Al-Sissi aux deux cent ulémas d’Égypte a été dans ce sens : on ne peut pas ignorer l’Autre indéfiniment.
De plus il est vrai que les Arabes ne parviennent pas à s’unir, et on voit se dessiner à nouveau les lignes de clivage qui apparues durant les années 50 et 60 entre les pétromonarchies, émanant de la simple organisation tribale, et une opinion publique arabe qui est, beaucoup plus qu’on ne le dit et le pense, dans un processus de droit à la ressemblance avec l’Occident plutôt que dans une volonté de différence.

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