Les ravages de la « post-vérité » : Triangulations autour d’une majorité

Les ravages de la « post-vérité » : Triangulations autour d’une majorité
L’impasse institutionnelle dans laquelle le Maroc s’enfonce est une dîme à payer sur la voie de la construction démocratique. Pourvu que ses acteurs en tirent les conclusions nécessaires pour rattraper ce qui peut encore l’être. Sans quoi, la colère qui traverse de part en part une société bloquée, renforcera une défiance de plus en plus manifeste.
Le Maroc a basculé, sans crier gare, en plein dans l’univers de la « Post-vérité ». Celui qui consacre l’émotion, la partialité, la rumeur et les préjugés. L’information vérifiée, passée au tamis de ce que les experts appellent « fact-cheking », importe peu pourvu que le mensonge soit gros pour être absorbé… Et relayé sur la toile qui lui assure une crédibilité du plus grand nombre. Alors, le quizz du moment est bien entendu l’inconfortable situation de panne dans laquelle se trouve Abdelilah Benkirane, leader du PJD sorti vainqueur des dernières législatives (125 sièges) et es qualité promu chef de gouvernement désigné, conformément à l’article 47 de la Constitution.
Les Marocains doivent se souvenir de la faconde électorale entretenue ad noseam par le patron de la majorité sortante, qui plus est appelé à superviser le scrutin, quant à un prétendu retour du « Tahakkoum» pour redessiner la carte électorale par devers la vox populi. Allant jusqu’à menacer de descendra à la rue en cas de retournement électoral dont le PJD subirait les conséquences alors même que le bilan de l’Exécutif sortant devait, en toute logique, sanctionner une action gouvernementale qui n’a pas su gérer au mieux les réformes mises en chantier.
Des scenarii ouverts ?
Là aussi, les Marocains n’avaient d’yeux que pour le vociférant islamiste qui a su jouer sur les sentiments des électeurs plus que sur la raison en adoptant une position constamment victimaire. En rejetant tous ses échecs tantôt sur des démons, tantôt sur les forces occultes d’un Etat profond omniprésent et omniscient.
Toujours est-il que c’est le PJD qui a réussi à damer le pion à toutes les formations qui ont marqué l’histoire contemporaine du pays, à l’exception d’un « nouvel entrant» qui, même relégué par le PJD au rang d’ennemi à diaboliser, a quand même créé la surprise en raflant 102 sièges.
Sans surprise aucune, le Chef du gouvernement désigné avait la latitude pour former son équipe en ne s’embarrassant pas des qu’en dira-t-on et autres spéculations qui conduisent, toutes, vers la case d’une bénédiction royale qui n’interviendrait, en principe, qu’a postériori. D’ou le dévolu jeté sur les inconditionnels du PJD, en tête desquels s’est placé avant terme un PPS qui avait scellé son destin gouvernemental à celui des islamistes. Avant que l’Istiqlal ne sollicite les faveurs d’un Abdelilah Benkirane, honni hier pour ses accointances supposées tantôt avec Daech, tantôt avec le Mossad, mais porté aux nues aujourd’hui. Et le meilleur moyen choisi par le roublard Hamid Chabat pour regagner la confiance du patron du PJD n’est autre que la dénonciation d’un supposé complot ourdi par le PAM dans le but de troubler le bilan post-électoral et de précipiter l’échec des négociations menées par A. Benkirane pour assurer la majorité et, partant, l’empêcher de constituer le gouvernement.
C’est donc fort de ces deux « inconditionnels» alliés qu’A. Benkirane a cherché à vendre « le trio gagnant » aux autres formations politiques. L’USFP, dont la valse hésitation est devenue proverbiale chez les « islamistes », allait même pousser le Mouvement populaire à faire valoir le wifaq (englobant aussi le RNI et l’UC) comme condition pour intégrer le gouvernement. L’absence de toute vision stratégique pour un nouvel Exécutif amenant le RNI, qui a pris soin de pactiser avec l’UC en constituant un groupe parlementaire commun, à placer la barre très haut dans la perspective d’un retour aux affaires. La condition sine qua non étant l’éclipse de l’Istiqlal de toute configuration gouvernementale.
Voilà donc où on en est aujourd’hui des tractations menées par A. Benkirane. Autant dire que le chef du gouvernement désigné continue à faire du surplace. Quand bien même il tient à rassurer quant aux avancées réalisées sur la voie des tractations en cours. Si la donne actuelle incite des cadors du PJD à pousser leur leader à déclarer infructueuses ses tentatives et militer pour le retour au suffrage universel, c’est que la panne est consommée. A moins qu’un miracle n’intervienne pour débloquer une situation devenue inextricable par l’œuvre même du négociateur en chef. A. Benkirane a placé la charrue avant les bœufs en minorant le rôle des autres formations avec lesquelles il est dans l’obligation de négocier. N’a-t-il pas raillé la proposition de l’USFP qui évoquait «programme du gouvernement et architecture de l’Exécutif » en soulignant qu’une telle démarche le placerait dans un domaine de recherche universitaire qui exige au moins 5 ans de travail ? Avant de revenir à de meilleurs sentiments vis-à-vis d’une exigence somme toute logique rappelée, depuis Dakar, par le discours royal… Et que n’a-t-il pas dit à propos du RNI avant de se rétracter en couvrant de louanges les profils de ses ministres technocrates qui abattent du bon boulot ?
Cornélien est donc le choix que doit faire A. Benkirane s’il entend éviter au pays de renouer avec l’épreuve des urnes. Soit aller au charbon, avec l’Istiqlal, tout en drainant l’acceptation de l’USFP, renouant ainsi avec son ancien rêve de pouvoir gouverner avec les principales formations de l’ancienne Koutla démocratique. Auquel cas il ne disposerait en tout et pour tout que d’une majorité simple, faite de 203 sièges à la chambre basse. Soit se retourner contre l’Istiqlal et composer avec le RNI qui apporte dans ses valises l’UC pour une majorité toujours plus simple composée de 191 sièges. L’appoint pouvant provenir soit de l’USFP, soit du MP.
Toujours est-il que dans les deux cas, l’affaire est loin d’être entendue, les calculs de la majorité pouvant se fracasser sur le partage des postes ministériels entre les diverses formations en lice.
Dynamisme social
Le blocage étant là, et il n’est nourri en fait que par la propension du chef du gouvernement désigné à vouloir disposer d’une majorité confortable pour gouverner, il ne faut s’étonner à ce que les théories de complot fassent tache d’huile à l’heure où le «crowdsourcing » facilité par les réseaux sociaux, traverse l’horizontalité de la société. La vérité étant générée par tous, et non plus par un système d’une verticalité rigide désormais suranné. Si l’Istiqlal est sacrifié par le PJD, il se trouvera toujours des défenseurs de la « complotite aigüe » pour n’y voir que la main caché d’un Makhzen qui s’gite pour sanctionner une formation historique qui a osé s’attaquer à sa mainmise envahissante sur les formations politiques. Ce qui n’est pas pour arranger les affaires d’un Aziz Akhannouch qui doit payer le prix d’un tel retournement de situation ne serait-ce que par sa proximité avec le Roi. Cela sans parler des accointances que l’on dégagera avec les milieux d’affaires qui naviguent dans le sillage du capital makhzénisé. Idem aussi pour l’USFP que l’on présente comme une formation qui expire l’opportunisme politique par tous ses pores, l’essentiel «socialiste » se confondant non plus avec le militantisme pour défendre la cause des sans voix, mais avec une forte propension à la reptation pour se rapprocher des cercles du pouvoir. Que l’USFP compose avec le PJD ou non… Son retrait des tractations devant être assimilé plus à la consécration de son rapprochement avec le PAM qu’une décision souverainement adoptée par l’ensemble des militants.
Et c‘est bien à ce niveau-là, marqué d’un très fort parasitage de la scène politique, qui plus est nourri par une défaillance communicationnelle des plus graves, que l’on jette en pâture tout l’exercice démocratique aux partisans du complot. Ceux qui nient aux formations politiques toute possibilité présente et future d’encadrement des masses. Au motif que tous ses représentants sont pourris !
Tout cela incite la classe politique à changer de logiciel et d’approche. Car il n’est plus étonnant, par les temps qui courent, de voir les vagues de protestation qui sévissent dans le pays un peu partout prendre de plus en plus d’ampleur. Ce qui est tout à fait normal au regard de la casse que le pays endure sur les plans socio-économiques. Aux fermetures d’usines se greffent des déficits sociaux à n’en plus finir et qui vont des bancs de l’école publique aux lits des hôpitaux. La demande sociale, et partant économique, reste des plus fortes. Et elle s’exprime à la mesure des frustrations ressenties par un système qui, en mal de vraies réformes, menées de bout en bout, et dans la concertation, n’assure plus qu’un seul service qui vaille : le descenseur social. L’affaire d’Al-Hoceima est symptomatique de ces errements où les passe-droits sont passés sous silence pour peu que l’on monte en mousse une mort d’homme des plus regrettables pour solder des comptes avec un Etat défaillant.
Si A. Benkirane présentait la majorité sortante comme une équipe qui gagne c’est qu’il n’a rien compris à l’équation socio-économique du pays. Celle qui exige un changement de modèle en lieu et place d’un transfert partiel, vers le social, d’une aide aussi handicapante que l’aumône. Le Maroc n’est pas pauvre en compétences, ni en bras, pour relancer une dynamique vertueuse de croissance dans laquelle tout le monde se retrouve. Loin de la logique du « laisser aller, laisser faire » qui ne ménage aucun moyen pour privatiser les profits et socialiser les pertes. Plus, le pays doit retrouver les marques de son Roi qui bataille dur pour gagner le cœur des Africains pour mieux permettre au pays de négocier le troisième millénaire sur de nouvelles bases. En cherchant à clore définitivement le dossier litigieux qui l’oppose à une Algérie qui cherche à se placer pour devenir encore plus envahissante.
A-t-on idée des enjeux vitaux auxquels le pays est confronté, y compris sur le plan sécuritaire, lorsqu’on impute une victoire électorale, tout ce qu’il y a de bassement humain, à l’œuvre de Dieu?
Si le tableau paraît bien sombre pour Benkirane et consorts, heureusement que la clémence du Ciel est là pour nous faire oublier, ne serait-ce que l’espace d’une saison agricole, que le pays avance inexorablement vers le stress hydrique. Comme quoi, l’espoir nourrirait son homme. Et les Marocains ont toutes les raisons d’espérer que leurs politiques changent… De logiciel.

LAISSER UN COMMENTAIRE

Veuillez entrer votre commentaire!
Veuillez entrer votre nom ici