«L’ESPION ET LE TRAÎTRE»: Un chef d’œuvre du roman d’espionnage.

Pour les inconditionnels des romans d’espionnage, il y’a des signatures qui ne trompent pas. Celle de John Le Carre en est une.
Certes ce n’est pas la première fois qu’il «adoube» son complice Ben Macintyre, mais quand l’un des grands maîtres de l’intelligence écrit à propos de «l’espion et le traître» que c‘est «le meilleur récit d’espionnage que j’aie jamais lu», on ne peut que se poser la question jusqu’où l’érudition, l’imagination et l’art de l’écriture ont permis à Ben Macintyre d’être encensé de la sorte.

 

Cher lecteur averti, ne vous attendez pas à des stars à la James Bond en costard impeccable dégustant un martini au shaker.
Ne vous attendez pas à une stature immuable de l’espion au service de Sa Majesté dont le charme irrésistible, l’humour british viennent à bout des créatures de rêve.
Enfin ne vous attendez pas à un happy-end ou l’agent 007 gagne à tous les coups.
«L’espion et le traître» est tout sauf ça !

C’est un thriller marqué du sceau de l’excellence écrit par un historien de formation et un chroniqueur et éditeur du Times qui se lit de bout en bout.
Il faut s’accrocher pour ne point perdre les personnages comme les événements clefs disposés tels des cailloux qui amènent inéluctablement vers la fin de l’aventure.
Les personnages, éloignés de prime à bord, par la géographie, la sociologie ou encore les caractères, dans un jeu de va et vient permanent, finissent par former un tout à mesure que l’intrigue se met progressivement en place.
Telles des ombres chinoises, les individus, discrets ou haut en couleurs apparaissent et disparaissent par la magie d’un scénario ficelé de main de maître. Sauf qu’ici la réalité dépasse la fiction.
Sorti du prologue avec une envie irrésistible de tourner encore et encore les pages, on est convié à faire preuve de patience et de concentration. Et si par hasard on est perdu dans le dédale de ce monde obscur, tel un essai bien charpenté, un index, une bibliographie, sont à disposition à la fin du livre. Et si le doute tente d’envahir les plus sceptiques, les sources à foison et des documents photographiques sont là pour donner du crédit à ce récit hors du commun.

Gordievsky
Oleg Gordievsky

Et comment pouvait-il en être autrement connaissant le rôle joué par le maître de la manigance qui n’est autre qu’Oleg Gordievsky.
Cet inconnu qui finira par entrer dans les livres de l’histoire, on peut l’aimer tel un héro ou le détester tel un traître, c’est selon.
Toujours est-il que l’action de cet homme, vénéré ou honni, obéit à un axiome primordial qui n’est autre que de «saper le système soviétique dans un combat manichéen entre le bien et le mal qui finirait par apporter la démocratie à la Russie et permettre à la population de vivre librement, de lire ce qu’elle voulait, d’écouter du Bach».

Les descriptions des lieux et les portraits des acteurs sont d’une précision et d’un éclat tel que l’ascenseur émotionnel est constamment mis à contribution.
Si l’on tombe sous le charme de Copenhague à la page 36, on éprouve de la répugnance à l’évocation de Moscou dans les années 70, au plus fort de la paranoïa de Brejnev.
La lumière et la joie de vivre de la capitale danoise contraste avec la noirceur et la profonde tristesse de celle de l’ex-URSS.
«Terreur la nuit, efforts effrénés de jour pour faire croire qu’un système basé sur le mensonge était reçu avec enthousiasme», tel était le mode de vie soviétique contre lequel se battait dans l’ombre le héros. Un monde où l’homo-sovieticus dépeint à la page 126 ne laisse qu’un arrière-goût d’antipathie et même de dégoût.
Pour survivre à «la paranoïa, fille de la propagande, de l’ignorance, du secret de de la peur», Oleg Gordievsky s’est mué en un artiste d’une exceptionnelle qualité car «l’envie, les opinions viciées, les intrigues, les dénonciations atteignent une telle échelle à Londres qu’en comparaison le Centre de Moscou avait l’air d’une école de fille».
Bienvenue dans les mondes de «L’espion et le traître».

Ben Macintyre

Enfin, parce que «certains ont des principes et sont courageux, (tels Gordievsky), d’autres -(et ils sont nombreux )- sont des rapaces et des lâches», on ne peut qu’éprouver admiration et sympathie pour ce Monsieur hors du commun et remercier Ben Macintyre pour son chef d’œuvre.
Avec ce roman, il a su produire un texte de belle facture au service d’une intrigue exceptionnellement bien documentée et rondement ficelée.

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