L’Islam de France vu par Bernard Godard : L’imprimatur wahhabite est réelle

La question de l’Islam et de la communauté musulmane obnubile la France. Rien de plus normal au regard de la dangerosité des répercussions du djihadisme dans le pays des Lumières où la laïcité relève du principe intangible. La scène politique, comme son pendant médiatique, semblent partagées autour de la gestion la mieux appropriée de la chose cultuelle. Le débat est loin d’être clos, comme l’attestent le foisonnement éditoral qui entoure une problématique des plus complexes.

Perspectives Med : Pourquoi avoir choisi de vous lancer dans la mêlée de l’islam en France à l’heure où la gestion sécuritaire de cette donne complexe le dispute à l’islamophobie?
Bernard Godard : J’ai écrit ce livre pour plusieurs raisons : j’ai été en charge pendant de nombreuses années des relations avec le culte musulman au sein du petit service qui s’occupe des relations avec les cultes en général au sein du ministère de l’Intérieur. Le Bureau central des cultes est un service qui n’est en rien relié aux services de sécurité. Il répond à l’obligation de l’Etat (Art 1 de la loi du 9 décembre 1905)
d’assurer le libre exercice du culte. Après cette expérience, je pensais utile de transmettre tout ce que j’avais pu observer. Deuxièmement, j’étais vraiment irrité par la tournure que prenait le débat autour de l’islam, en particulier le blocage entre deux visions, celle d’une laïcité de moins en moins ouverte à l’évolution du monde qui est instrumentalisée par tout un courant identitaire qui va de l’extrême droite à la gauche traditionnelle, d’une part, et un même mouvement identitaire chez certains musulmans, qui joue de la victimisation et du complotisme (qui peut pousser au pire des dérives), d’autre part.

Si vous convenez que l’Islam en France est pluriel, comment évaluez-vous l’agitation autour de la communauté musulmane de France de plusieurs intérêts bien divergents: Maroc/Algérie, Egypte/Pays du Golfe, Turquie/Iran?
B.G : Il est impossible de détacher les musulmans d’Europe d’une culture d’origine. Il est tout à fait normal que cette dernière continue à irriguer la conception de la religion. Je commente ainsi les liens des Turcs avec le pays d’origine (y compris pour les générations issues de l’immigration) ou les Marocains. Mais le fait diasporique, le rapport dialectique entre un pays et des membres d’une communauté expatriée, même depuis de nombreuses années doit être conçu comme une sorte «d’union libre». La diaspora est libre de ses choix, elle ne doit en aucune manière subir une pression de la part de ces pays d’origine. Or, il faut reconnaître que ce n’est pas forcément le cas. Cette pression est essentiellement le fait du Maroc et de l’Algérie. Pour l’heure, même si une pression interne peut exister de la part de l’organe de direction des affaires cultuelles turques sur les mosquées en France, rien ne transparaît à ce stade. Paradoxalement, c’est le lancement du Conseil Français du Culte Musulman (CFCM) en 2003 qui a mis en exergue cette pression. Le Maroc par exemple s’est réellement intéressé à «sa» communauté et s’est engagé dans la constitution d’une structure nationale musulmane «marocaine» en France. De la même manière pour l’Algérie qui a structuré un réseau qui, il est vrai, était déjà mal en point. Bien sûr, cela n’a pu se faire sans le volontarisme de certains responsables cultuels d’origine marocaine vivant en France. Mais on a vu apparaître des antagonismes algéro-marocains, qui, même s’ils pouvaient être latents auparavant ne revêtaient pas une telle envergure.
En outre, les enjeux politiques marocains telle l’arrivée au gouvernement du PJD ont pu de manière indirecte influer sur la vie de ces fédérations «marocaines». Cela n’est pas souhaitable.
Les contextes égyptiens et iraniens ne jouent aucun rôle au sein de l’islam de France. Même si les Frères Musulmans sont présents au travers de l’UOIF, ces derniers maintiennent une certaine étanchéité entre le contexte international et la situation française, comme par exemple au moment de la démission forcée de Morsi et de la répression contre le mouvement qui s’en est suivie.
L’Iran, même s’il a suscité quelques inquiétudes dans les années 1980, ne joue plus de rôle du tout au sein de l’islam de France. Il y a quelques communautés chiites ça et là, mais ça reste très marginal.
Enfin, il y a un financement des mosquées épisodique des pays du Golfe comme le Koweit, le Qatar ou l’Arabie Saoudite. Il ne faut pas le surestimer. Cela concerne surtout les grandes mosquées qui représentent que 8% du total des édifices du culte musulman. En outre, aucune de ces mosquées ne subit des pression pour professer un type d’islam littéraliste ou laisser la parole à des imams qui seraient envoyés. En revanche, l’influence wahhabite est réelle quand on voit l’importance déterminante des oulemas de Médine ou de La Mecque au sein de la mouvance salafiste. Ainsi, la production vendue dans les librairies islamiques est de plus en plus majoritairement salafiste, donc financée par l’Arabie saoudite.
Comment juguler le péril terroriste en France à l’heure où Daech est tenté par le démembrement de l’espace arabe et qu’Al-Qaida renait de ses cendres ?
B.G : La question du traitement de la radicalisation de jeunes musulmans est devenue une question nationale en 2014 quand des familles se sont mobilisées pour attirer l’attention des pouvoirs publics sur le départ de leurs enfants en Syrie pour accomplir leur «Jihad». La France a été confrontée depuis plus longtemps au terrorisme (1986) de type islamiste. Mais là la réponse essentiellement sécuritaire ne suffit plus. C’est une partie de toute une génération qui est touchée. Sur le plan de la prévention, il faut «déconstruire» tout l’arsenal mis en oeuvre par les recruteurs. En dépit de la sauvagerie et de la barbarie de Daesh, on a pu avoir l’impression qu’aucun argument ne pouvait décourager les apprentis «djihadistes». Le problème est pluridimensionnel : il y a une donne sociale et familiale indéniable (fragilités adolescentes, situations familiales déstructurantes, relégation des quartiers), des pathologies qui peuvent prendre de l’ampleur après un passage en prison, une donne qui nous ramène au religieux également. Mais cette variable doit être remise dans un contexte : le retour à la foi, en particulier pour les non musulmans qui se convertissent à l’islam se fait de manière complètement erratique. Comme l’a très bien démontré Olivier Roy ( La Sainte ignorance), toute religion détachée d’un environnement culturel, est asséchante et pousse au littéralisme. C’est exactement le cas de ces jeunes, c’est à dire une connaissance très primitive voire simpliste des sentiers de la foi alliée à une quête éperdue de sens. Mais peut-être que la chose la plus importante, qui se situe à la croisée de toutes ces données, réside dans le cocktail explosif constitué par la victimisation et le complotisme. C’est par là que s’introduit la référence au contexte géopolitique : on convainc ces jeunes qu’ils sont des victimes d’un complot mondial en tant que musulmans ( oppression des musulmans des Philippines à la Palestine à l’extérieur, oppression au travers des vexations pour les «soeurs» musulmanes, affirmation d’une laïcité «anti-musulmane» dont la défense du blasphème à l’intérieur). Tout cela contribue à cette radicalisation et doit être traité point par point.
En ce qui concerne le danger terroriste, cela reste de la compétence des services de renseignement et je n’ai aucune qualité pour avoir un avis dessus.

Bien des penseurs arabes qui ont usé les bancs des universités en France ont tenté de réformer le champ religieux en s’attaquant au dogmatisme, source de toutes les déviances. Estimez-vous qu’une telle entreprise, rare il faut le dire, est la voie du salut?
B.G : Jusqu’au début des années 2000 existait encore l’idée de la nécessité pour la France d’être la promotrice d’un islam mondial «des lumières». Des personnalités telles que Mohamed Arkoun ou Jacques Bercque l’appelaient de leurs voeux. Cela provenait de la grande tradition orientaliste française qui a eu ses figures. Aujourd’hui, pour penser l’islam en France ou en Europe, il faut faire un vrai travail pratique sur «comment se vivre comme musulman en Europe ou en Amérique», c’est à dire comment penser le dogme à la lumière de la sécularisation et de la liberté totale du culte, telle qu’elles existent dans ces pays. C’est une véritable révolution qui doit s’accomplir. L’islam européen ne peut pas être l’islam marocain ou indonésien. Pour ce faire, il faut avoir recours à tous ces jeunes chercheurs musulmans qui ont étudié dans les universités de Cambridge Tübingen ou de l’EPHE (Ecole pratique des hautes études de Paris), ainsi qu’aux jeunes imams français qui ont parfois «bricolé» leurs réponses au vaste public qui les sollicite tous les jours. En attendant la «voie du salut» c’est de l’échange fécond entre ce futur islam «occidental» avec les autres islams du monde entier que peut émerger une solution.

LAISSER UN COMMENTAIRE

Veuillez entrer votre commentaire!
Veuillez entrer votre nom ici

Ce site utilise Akismet pour réduire le pourriel. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.