Lorsque le 7ème art fait son cinéma : Révolution tranquille

Peut-on parler de « révolution » lorsqu’on évoque le cinéma marocain d’aujourd’hui ? La question mérite d’être soulevée à l’heure où les paradigmes liés au 7ème art s’annoncent contradictoires. Des productions qui oscillent, autour de 20 longs métrages, des subventions contestées et des salles moribondes… Il faut croire que les distinctions récoltées par les créateurs marocains à l’étranger confortent un art désormais majeur.

C’est une lapalissade que de dire que le cinéma marocain a le vent en poupe. Depuis quelques années, il faut croire que quelque chose de fondamental s’est opérée sur la scène du 7ème art porté, il est vrai, par un Centre cinématographique marocain (CCM) qui avait, à sa tête, un fin connaisseur qui a fait sienne la bataille pour la liberté. Rendre hommage à Noureddine Saïl qui a laissé son fauteuil à son successeur depuis quelques mois déjà c’est déjà reconnaître le long chemin parcouru depuis qu’une volonté politique ferme quand au développement de l’industrie cinématographique a été au rendez-vous. Du coup, ce sont pas moins de vingt à vingt-cinq longs métrages qui sont produits annuellement. Cela sans compter plus du double en courts métrages. Autant dire que la quantité est bien là, en attendant des jours meilleurs où ce « Smig » sera largement dépassé pour faire de la production marocaine un véritable levier culturel. Mais il faut croire que cette partie intégrante d’un « soft power » en devenir est déjà concluante. Ainsi, Hicham Ayouch vient de remporter avec « Fièvres » l’Etalon d’or au Fespaco, soit la « Palme d’or africaine » du plus grand festival panafricain du cinéma. La distinction de ce réalisateur natif de Paris et qui a tourné en France ce film qui raconte l’histoire d’une famille immigrée dans la banlieue parisienne pose la question : comment définir aujourd’hui un film « marocain ». Au 10ème Panorama des cinémas du maghreb et du Moyen Orient organisé à Saint Denis, près de Paris, l’occasion fut belle pour raconter l’évolution du 7ème art au Maroc et raconter ses turpitudes. Mohamed Zineddaine dont le premier long métrage « Réveil », le rêve d’un réveil, tout en noir et blanc, laisse parler ses entrailles lorsqu’il souligne que « Fièvres», réalisé par un marocain, expire le long de ses bobines « un esprit marocain ». Pourquoi pas dès lors le considérer comme un film marocain? M. Zineddine avait lui aussi tenté de décortiquer, à sa manière, les relations entre le Maroc et l’Europe. Evoquant « Réveil », film qui a été tourné avec « peu de moyens » rappelle-t-il, c’est « la rage » de l’affirmation qui a représenté le moteur d’un tel tournage. « On peut être fier des films marocains qui sont projetés ici au Festival. De revoir ici mon film et les autres, cela veut dire que le cinéma marocain commence à irradier et avoir un écho ». Mais que pense Kamal El Mahouti, fondateur du PCMMO qui a traversé bien des turpitudes? « Je ne me pose pas trop ces questions. Chaque réalisateur se définit comme il a envie. Quand on fait partie de la diaspora, on a souvent deux ou trois nationalités et une histoire qui a grandi dans plusieurs pays. À un moment donné, on peut avoir envie de se dire que je suis Canadien sur ce film et à un autre moment on se positionne comme un réalisateur marocain à part entière et pleinement sur un autre projet. » Autant dire qu’il est question ici de problèmes identitaires, voire existentiels, sous-tendus par une altérité mise en équation. Hammadi Guerroum, critique de cinéma, considère que la distinction de Hicham Ayouch a une fois de plus rendu visible l’universalité de l’approche cinématographique : « Dans le cinéma, il n’y a pas d’identité, il y a ce côté personnel. Et je crois que Hicham l’a transposé dans son film Fièvres. C’est pour cela qu’il mérite vraiment d’être applaudi. » Le directeur artistique du Festival international du cinéma amateur de Rabat a-t-il raison de soustraire cette production de la quête identitaire ? Le déni de l’enfermement est bien là. Et c’est ce qui fait réagir, en creux, Sarim Fassi-Fihri, directeur du CCM. «Ces histoires de nationalités ne veulent plus rien dire. Timbuktu a été présenté aux Oscars en tant que film mauritanien, malgré le fait qu’il a été entièrement produit à Paris. Il y a un réalisateur qui est mauritanien, c’est tout. « Indigènes » de Rachid Bouchareb a été présenté aux Oscars en tant que film algérien. Il a été tourné au Maroc, financé par la France », concède-t-il. Pour ce qui est de « Fièvres », S. Fassi-Fihri rappelle à propos de sa trame de fond que « les problèmes des communautés maghrébines en France font partie de la vie des Maghrébins. »
Le Panorama a été enrichi par une kyrielle de productions marocaines. Nabil Ayouch, grand frère de Hicham, avec « Les Chevaux de Dieu », côtoyait toute la filmographie de Faouzi Bensaïdi ou d’Ismaël Ferroukhi. Outre les films « grand public » comme «Rock The Casbah » de Laïla Marrakchi ou « Number One » de Zakia Tahiri. Bien entendu, cette manifestation ne pouvait passer à côté du cinquantenaire de la mort de Ben Barka (1920-1965). Les films « Ben Barka, l’équation marocaine » de Simone Bitton et « J’ai vu tuer Ben Barka » de Serge Le Péron rappellent des faits historiques qui ont marqué l’échiquier politique marocain. L’ouverture sur des réalisateurs étrangers qui ont pris en charge des « questions marocaines» n’est pas fortuite. Elle traduit, sans doute, la ligne directrice d’un Panorama qui refuse l’enfermement de quelque nature qu’il soit. Bien entendu, cela ne veut pas dire que les réalisateurs marocains continuent à fuir les tabous politiques. Preuve en est que des films comme « Nos lieux interdit » de Leïla Kilani, « C’est eux les chiens » de Hicham Lasri ou « Fuite ! » de Ali Essafi ont marqué de leur empreinte cette édition. Aucune des facettes de l’âme marocaine, y compris la plus sombre qui soit, n’est occultée par une génération de réalisateurs qui militent, à leur manière, pour accompagner les changements qui s’opèrent dans le pays. Les années de plomb, les emprisonnements politiques et le terrorisme d’État, mais aussi le Printemps arabe sont très présents dans les œuvres projetées au festival. Fadoua Maroub qui veille, depuis 2010, sur les Rencontres méditerranéennes du cinéma des droits de l’homme à Rabat a la bonne phrase qui résume l’effervescence du 7ème art au Maroc. Pour elle, « le cinéma est un bon moyen d’aborder et de discuter sereinement les questions de la liberté. « Aujourd’hui, la liberté de ton pour les cinéastes marocains ne dépend que d’eux-mêmes », affirme-t-elle. « C’est à eux de voir ce qu’ils veulent aborder. Il n’y a pas de censure. La censure ne se pose pas au niveau de l’Etat, elle se pose au niveau de l’acceptation sociale de certaines questions. C’est pour cela que l’éducation est si importante. Le film de Kamal Hachkar, « Tinghir-Jérusalem, les échos du Mellah » a été refusé par la société, parce qu’il parle de l’immigration des juifs marocains en Israël. » Sous d’autres cieux, le 7ème art marocain fait office d’invité spécial. Comme c’est le cas pour les Journées cinématographiques de Beyrouth. Le Maroc participera en tant qu’invité spécial à l’édition 2015 de cet évènement cinématographique, à travers la projection du long métrage “La Nuit entr’ouverte” de la réalisatrice maroco-irakienne, Tala Hadid, qui vient de remporter le Grand Prix du 16ème Festival national du film de Tanger, a indiqué l’Association culturelle “Beirut DC” organisatrice des Journées cinématographiques de Beyrouth. Le long métrage “La Nuit entr’ouverte” a été également projeté lors de la 14ème édition du Festival international du film de Marrakech, dans la section “Coup de cœur”. Par ailleurs, et dans le cadre des efforts visant à faire connaître au grand public des figures cinématographiques du monde arabe, le Festival rendra hommage, cette année, au réalisateur marocain, Hicham Lasri.
Autant dire que l’intérêt est grandissant pour le cinéma marocain. Mais si le nouveau patron du CCM fait grand cas du nouveau budget alloué à la promotion de l’industrie cinématographique, il n’en reste pas moins que cette politique de soutien se retrouve au centre de la polémique. Comme celle que nourrit le cinéaste Abdelilah El Jaouhari fraîchement consacré au FESPACO. Il dénonce les « intrus », soit « ceux qui ont intégré le secteur, à la faveur de fonds et de rouages financiers et relationnels » avec lesquels il ne faudrait s’attendre à rien si ce n’est le nivellement par le bas. Le réalisateur du film «De l’eau et du sang» qui a récolté le Poulain d’or, à l’unanimité du jury, lors du dernier FESPACO, regrette que le milieu artistique ait fini par succomber, lui aussi, face aux démons de la prévarication, de la corruption et du népotisme. Simples accusations lancés en l’air ? Rien n’est moins sûr aux yeux du réalisateur. Sa sentence est sans appel : «Ceci paraît clairement dans les démarches requises pour bénéficier des subventions et le choix de certains films pour représenter le Maroc à l’étranger ou encore le choix des jurys. Malheureusement, ce secteur a vu également s’infiltrer certains intrus ayant pour seul but la rente financière», fulmine-t-il. Et il n’est pas le seul à dénoncer pareils travers.

LAISSER UN COMMENTAIRE

Veuillez entrer votre commentaire!
Veuillez entrer votre nom ici

Ce site utilise Akismet pour réduire le pourriel. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.