Mahmoud darwich, le chantre de la nakba

Mahmoud darwich, le chantre de la nakba
Le militant et son double
Il n’a jamais osé faire de l’immobilisme son dada. Lui, c’est Mahmoud Darwich, «Moi l’Arabe», comme il le clama haut et fort dans un poème qui scella l’amour qu’il partagea avec les foules arabes qu’il sut ensorceler par le verbe, la magie des métaphores, la force des mots…

Il ne s’est jamais plaint à ses proches de ses multiples pérégrinations à travers les villes arabes qui l’accueillaient en héros et le consacraient comme Héraut de la cause palestinienne ; «juste » pour expliquer et légitimer tous les sacrifices aux yeux de la majorité, et «moribonde»soutiennent d’autres qui mettent en avant la collusion d’intérêts géopolitiques qui réduisent le combat de tout un peuple en une simple parenthèse dans l’Histoire mouvementée du Machrek. Mais il faut croire que la prose d’un génie qui parle de Jenin et de Naplouse, d’Al-Qods et de Jaffa, lui qui a su si bien voyager dans la géographie de son pays, en y plongeant sa plume dans le terreau fertile de son histoire millénaire pour en rappeler la solidité de sa quête identitaire, aussi forte qu’un rameau d’olivier… Cette prose là, constitue à n’en point douter le limon d’une cause qui ne saurait s’accommoder des défaites des uns et des défections des autres. En quittant ce bas monde le 9 août de l’an 2008, sa présence ne s’est jamais éclipsée comme le chante à l’envi des voix arabes dont la sincérité ne fait point de mystère : l’engagement reste au bout de la voix et la résistance est toujours entonnée par des millions de gorges que l’occupation, quelle que soit la force sauvage qu’elle déploie, ne saurait trancher. Evoquant ses poèmes, Mahmoud Darwich ne fait pas preuve d’un quelconque narcissisme en rappelant qu’ils « sont entrés dans la mémoire collective, si bien que je ne peux plus en disposer. Ils ne m’appartiennent plus. » Tous ceux qui ont eu à l’entendre n’oublieront pas de sitôt sa voix au timbre bien particulier qui porte, dans ses relents rauques, toute la chaleur d’une terre qui fut promise à la convivialité entre les trois révélations monothéistes. Terre qui souffre le martyr sous les coups de pelleteuses des colons qui ferraillent pour déraciner un peuple promis à une injuste errance, et qui ploie sous le poids des chars et autres machines de guerre promptes à être mobilisés pour écraser du Palestinien. La «habba » de ces jours, cette Intifada qui ne dit pas son nom, revoie au quotidien l’image de la barbarie israélienne qui se résume en des exécutions sommaires et à ciel ouvert. M. Darwich peut-il être réduit à un volume en français, intitulé « Présente absence » ? Assurément non. Le fait est que cet avant-dernier recueil a été publié du vivant du poète en 2006, à Beyrouth, sous le titre « Fi hadrat al-ghiyâb». Si toute son œuvre a été traduite en français par son ami Elias Sanbar, poète et essayiste promus ambassadeur de la Palestine auprès de l’Unesco, cet opus a été transposé dans la langue de Molière à quatre mains puisqu’un autre ami de Darwich s’est associé à la traduction, l’éditeur et écrivain franco-syrien Farouk Mardam-Bey. Un jeu qui vaut la peine d’être tenté à deux, puisque la figure du double est si prégnante dans la vingtaine de chapitres du livre. «En présence de l’absence » ne résume-t-elle pas l’avers et le revers de la médaille? L’oxymore n’est qu’apparent tellement les deux notions se complètent, se reflètent, s’allient dans les reflets du miroir. Dans un dialogue continu avec son alter ego, le poète fait un retour sur son parcours, comme le mourant qui, dit-on, revoit en une fraction de seconde sa vie défiler. Et en effet, pressentant sa fin s’approcher depuis l’intervention chirurgicale subie à la fin des années 90, il avait l’impression de vivre en sursitaire :« Moi, vers un rendez-vous plus d’une fois remis avec une mort à laquelle j’avais promis dans un poème une coupe de vin rouge. »(p.9). A rebours du temps, dans un aller retour entre présent et passé, le flash-back permet de pister Mahmoud depuis le petit village natal de Birwa. En Ulysse ayant déjoué les sortilèges des Lotophages :« Les mangeurs de lotus ne t’ont pas ensorcelé avec le goût mielleux de l’oubli. »(p.56), le poète se souvient de la cour de sa maison, du Carmel, de Haïfa, de la Galilée, de Nazareth, d’Acre « la plus vieille des belles cités, la plus belle des vieilles cités » (p.132). De la prison et des multiples départs. Des aéroports : « Tu t’es ensuite vu dans un troisième, quatrième, dixième aéroport, donnant à des fonctionnaires indifférents une leçon d’histoire contemporaine […] Comme si l’aéroport était le pays de celui qui n’a pas de pays. » (pp.45-46). Il se souvient aussi des villes dont il égrène les noms comme on enfile des perles : Moscou, le Caire, Beyrouth, Damas, Tripoli, Paris, Rabat, Tunis, Alger… Voilà qui résume le parcours mobile du poète qui n’oublie pourtant pas le fondamental, la quête d’un peuple pour un parcours immobile sur ses terres ancestrales. « Là-bas, tu as suffisamment vécu les effets destructeurs de la Nakba pour te faire détester l’autre moitié de l’enfance. »(p.38). Cet aller retour vers la chose et son contraire procède aussi du Flashforward puisque Darwich anticipe sa mort et déclame jusqu’à sa propre élégie : « Je suis celui dont on dit l’élégie et celui qui la dit »(p.14) mais par la magie de la langue, par la magie de la poésie, l’élégie de Mahmoud devient celle de son peuple. En effet, ne pouvant guérir de son mal: « Quand guérirai-je de mon addiction à définir le tout par la partie ? »(p.25), Darwich le poète lyrique et intimiste devient grâce à la métonymie un poète épique : « Qui es-tu en ce périple ? Un poète troyen, rescapé du massacre pour raconter ce qui s’est passé ?» (p.56)
Occupation, massacres, déplacement des populations, transformation d’un peuple en réfugiés, exil, destruction des maisons et rasage des villages, rien n’est épargné dans cet opus pour dire le mal être palestinien. Il raconte, avec ses mots incisifs, comment Deir Yassine a été gommée de la carte ; le calvaire de Gaza et les massacres Sabra et Chatila :« Tu apprendras par les radios que la nuit de Sabra et Chatila a été illuminée pour que les assassins puissent regarder dans les yeux leurs victimes et ne pas manquer un instant de jouissance à la table des immolations. » (p.67). Mais la Palestine, lieu de fixation vers lequel convergent les espoirs de tous les Palestiniens, ceux de l’intérieur comme les exilés, se trouve transcendée pour revêtir la dimension universelle : « …Un seul mot, de six lettres, peut-il contenir toutes ces choses… et nous être étroit ? »(p.33). La Palestine devient la métaphore de cette « présente absence » affichée dès le titre, elle devient la métaphore de toute injustice, de toute nostalgie, de tout exil, elle devient le poème « d’un poète perplexe entre prose et poésie » (144).
Jamais la grandeur de ce poète ne sera démentie, lui qui a su faire de ses rêves, de ses doutes, de ses certitudes et de ses songes, de ses amours et de sa haine pour l’injustice, la cause de tout un peuple. Un peuple qui s’apprête à célébrer la défaite de 1967, un sombre mois de juin, en luttant pour que la Palestine survive à la théorie du chaos créateur et à aux affidés locaux des néo-conservateurs qui adoubent le diktat américain.

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