Une autre «géopolitique migratoire» est possible: Priorité au développement

Une autre «géopolitique migratoire» est possible: Priorité au développement

En ce début de millénaire, la question migratoire relève encore des thématiques qui préoccupent le plus la communauté internationale. C’est autour de la géopolitique de cette question que s’articule l’entretien réalisé avec le chercheur et universitaire El Arbi Mrabet. Une géopolitique dans laquelle le Maroc s’intègre non seulement en tant que pays de transit, mais aussi d’accueil, en assumant des rôles de premier ordre dans l’enceinte africaine. Eclairages.

Perspectives Med: Vous vous intéressez au phénomène des migrations, sujet d’actualité brûlante, et vous y avez même consacré un livre (L’UE, le Maroc et les migrations africaines irrégulières). Pouvez-vous apporter plus d’éclairage sur votre démarche intellectuelle ?
El Arbi Mrabet : Ma principale démarche a visé d’abord à mieux comprendre, mieux cerner, le phénomène migratoire africain vers l’UE. Commme toute démarche de recherche est dynamique –sinon on tourne autour d’un résultat posé à l’avance et cela n’est pas scientifique-, elle a évolué au fil des « découvertes ». Elle a entre autre consisté à démystifier les idées reçues à propos du phénomène migratoire en général, afin qu’on en saisisse les diverses réalités. J’ai voulu ramener le phénomène à ses justes proportions, à en montrer les causes profondes, en dénoncer l’exploitation à des fins politiques dans certains pays, à le confronter aux sousbassements mêmes de la construction européenne et aux enjeux qu’il représente dans les relations de l’UE avec le Maroc, et au-delà avec les Etats de l’Afrique subsaharienne…
de là celles du Royaume avec ces derniers, entre autres questions, car il y a beaucoup d’autres questionnements auxquels ce travail devrait inviter sans prétendre
y apporter toutes les réponses ; cela demanderait de préparer d’autres livres sur certains sujets abordés dans le présent travail –par exemple les accords de réadmission-, lequel a été partiellement complété par des articles à paraître très prochainement dans deux ouvrages collectifs1 notamment… outre ceux déjà parus.

Comment évaluez-vous la position du Maroc vis-à-vis du phénomène migratoire plus « incriminé » que considéré comme un phénomène « naturel » et la gestion de ce dossier avec un partenaire historique qu’est l’Union européenne ?
La position de notre pays est évolutive, dans la mesure où elle doit prendre en considération un tas de circonstances, économiques, politiques, sociales… et le phénomène migratoire étant lui-même évolutif et fluctuant. Elle est le plus souvent en phase avec la ligne générale de la politique étrangère marocaine, modérée, sauf exception, notamment quand des intérêts hautement importants sont en jeu.
Elle est ambivalente –le terme n’est pas péjoratif- puisqu’elle doit mettre en balance les intérêts de notre pays dans ses relations avec l’UE, un
groupement puissant, auquel notre pays a toujours cherché à s’arrimer, voire à s’intégrer, d’une part… et dans ses relations avec le reste de l’Afrique,
différentes selon les Etats et les régions, une Afrique qui connait d’énormes problèmes mais qui représente un très grand potentiel d’avenir, d’autre part. Car, malgré les défis de taille auxquels elle reste confrontée, l’Afrique est un continent très
prometteur, particulièrement si elle s’engage dans une véritable coopération sud-sud capable de résoudre en partie les problèmes de la migration, celle-ci ayant bien des aspects positifs.

A quel aune peut-on expliquer le rejet par Rabat du « rôle de gendarme » de l’Europe, souvent imputé au Maroc ?
Consentir à simplement jouer ce rôle reviendrait à abdiquer non seulement sa souveraineté –ne serait-ce que dans ce domaine!- mais également à renier ses racines, donc son histoire, les valeurs dont il se proclame, son identité même… et hypothéquer son avenir. Résultat très probable : une perte de respect aussi bien de la part des Européens que des autres Africains; or nous sommes des Africains, ce que plus de la moitié des Marocains ont une tendance très marquée et remarquée à oublier. Heureusement que la régularisation de la situation des immigrés irréguliers subsahariens est venue corriger quelque peu cette tendance.

Quel regard portez-vous sur la nouvelle politique décidée par le Maroc en termes de gestion des flux migratoires ?
D’après les résultats officiels des organismes européens chargés de la coopération en la matière (Frontex, remplacée aujourd’hui par les garde-côtes et garde-frontières), cette gestion est très efficace. Mais un jugement global nécessite un travail sur le terrain pour s’assurer qu’elle se fait dans le respect des droits des migrants conformément aux engagements internatioanux du Royaume et tel que cela a été recommandé par le CNDH dans son rapport de 20132 .
Jusqu’au moment où je finissais d’écrire ce livre, elle n’était pas catastrophique à ce point de vue, mais elle laissait à désirer. Par ailleurs, la nouvelle politique migratoire ordonnée par Sa Majesté Le Roi n’est pas finalisée à ce jour si je ne me trompe, bien qu’il y ait eu quelques indications dans «la stratégie» déclinée juste au moment où je terminais ce modeste travail.

De pays de transit, le Maroc est devenu aussi un pays d’accueil pour les migrants. Comment évaluez-vous ce changement de paradigme ?
Pour faire bref, voici quelques éléments d’explication :
1. Les contrôles de plus en plus serrés des frontières européennes du fait de l’intensification de la coopération et des moyens technologiques et humains mis en branle.
2. Les accords UE-Maroc où il est stipulé que notre pays doit coopérer en matière de gestion des flux migratoires à destination de l’Union.
3. La position géographique du Royaume, surtout avant les crises tunisienne et libyenne pour nous limiter aux flux subsahariens.
4. La croissance économique réalisée par le Maroc ces dernières années.
5. La stabilité que connait le pays et l’image dont il jouit, comparée à celle de la plupart des pays de provenance des migrants
subsahariens.

Le Maroc préside aux destinées d’une commission dédiée au phénomène de la migration au sein de l’Union africaine. Comment y évaluez-vous le rôle que le Royaume est appelé à assumer dans cette enceinte ?
Effectivement, en mars dernier, la présidence de l’UA a confié au Maroc en la personne du chef de l’Etat, Sa Majesté Le Roi les questions de l’immigration. Je pense que c’est en partie en raison du rôle qu’il joue, notamment depuis 2006, dans le cadre de la «Conférence Euro-africaine sur la migration et le développement» (Processus de Rabat), et en reconnaissance de sa décision de régulariser la situation de quelque 50 000 immigrés irréguliers. Quand au rôle à jouer, la feuille de route et les réalisations que le Maroc a été invité à présenter à l’UA nous en diront plus. Mais d’ores et déjà, je dirais que la
problématique de l’immigration est indissociable de la politique globale de paix et de développement de l’Afrique, indissociable de la refonte des politiques nationales, des rapports inter-africains et de la nature de la coopération non seulement avec l’UE, laquelle est en train de réviser sa politique de voisinage, mais aussi avec d’autres puissances et acteurs (Etats, multinationales, ONG, etc.) présents en Afrique. La tâche n’est pas facile tellement les défis sont grands et déterminants pour l’avenir du continent et du Maroc. Les causes profondes des migrations que notre pays appelle à traiter depuis au moins une décennie ne sont pas pour le moment toutes abordées et les solutions à y apporter dépendront de tout cela. Le Maroc semble s’être engagé dans la voie d’une coopération sud-sud au niveau africain.
Il faut savoir que cette coopération vise à réaliser une «autonomie (africaine)
collective».

Le phénomène migratoire pour naturel qu’il soit depuis toujours se retrouve aujourd’hui prisonnier d’une perception plus sécuritaire. Serait-ce là la meilleure parade souvent adoptée par les pays développés au détriment des pays en mal de croissance considérés comme autant de réservoirs d’émigrés potentiels ?
A mon avis, ce n’est pas la meilleure solution. Si c’est une parade, elle ne pourra qu’aggraver le problème à long terme. D’abord, la migration n’est pas de la seule responsabilité des migrants /candidats à la migration (sinon pas du tout), ou de leurs pays d’origine comme le colporte un certain discours ambiant. Sans rentrer dans les détails d’une problématique très complexe, présentant des différences entre pays, groupes sociaux, etc., les pays de destination, notamment de l’UE, ainsi que d’autres instances et entités, en sont aussi responsables. Ensuite, on a beau développer les mesures de contrôle et de repression, notamment aux frontières, des gens qui sont acculés à migrer coûte que coûte parce qu’ils n’ont plus rien à perdre, voire qui quelquefois y gagnent leur survie, trouveront toujours des moyens de passer outre ces mesures. Je me souviens que quand j’ai commencé à m’intéresser au problème, une radio m’a posé une question sur le grillage que les autorités espagnoles venaient d’installer devant Melilla et Ceuta, à laquelle j’avais répondu que cela n’arrêterait pas le passage vers ces deux « présides». Comme vous le savez, cela s’est révélé exact. Et puis, quel visage auront les pays s’ils étaient séparés par des grilles, des murs, des tours, etc. avec des barbelés ?
Le phénomène migratoire n’a pas un lien organique/structurel avec la sécurité.
Il est vrai que des réseaux de criminels, de trafiquants d’êtres humains, etc. qui ne sont pas généralement des migrants, trouvent là une occasion d’exercer leurs méfaits. Mais les migrants sont eux-mêmes des victimes, je dirais deux ou plusieurs fois victimes, d’abord de situations qui les ont poussés sur les routes risquées et dangereuses de l’exode, ensuite de ces réseaux et de beaucoup d’agents chargés de surveiller les frontières, qui n’ont aucun respect pour eux, les traitent de façon inhumaine, etc. Et quand ces migrants arrivent à passer ces frontières, ils sont l’objet d’autres atteintes à leur dignité et violations de leurs droits les plus
élémentaires.

Dans le dossier « migratoire », l’affaire des réfugiés politiques et climatiques est souvent passée au second degré. Que suggère pour vous pareil paradoxe ?
D’abord, on commence à peine à suggérer, pas toujours à reconnaître, le statut de réfugié climatique. Au rythme de l’accélération actuelle des changements climatiques et de leurs conséquences désastreuses sur la vie des gens, un rythme qui a déjà rendu « caduc » l’objectif de réduction de l’augmentation de température fixé dans l’Accord de Paris (1,5-2° C) la communauté internationale sera à mon avis obligée de reconnaitre ce statut, à moins qu’elle soit atteinte de cécité ; car les prévisions annoncent la disparition de territoires entiers (îles, zones côtières, etc.) et 250 millions de ces réfugiés en 2050. Comparez un peu au nombre total des migrants et réfugiés d’un peu plus de 65 millions cette année.
Les réfugiés politiques, c’est plus compliqué. Mais ce qu’il faut savoir, c’est que malgré les efforts du HCR, entre autres, la pratique de ces dernières années, peut-être à cause de l’importance des flux et des
difficultés devant lesquelles se trouvent tout à coup confrontés «les pays d’accueil», le droit des réfugiés a connu un recul… Un recul également lié à celui du droit dans son ensemble à cause des coups que lui assène la politique néolibérale depuis la fin du siècle dernier avec sa mondialisation «sauvage» et ses crises socioéconomiques successives. Tout est lié –ou presque-.

Tout récemment, la crise des réfigiés syriens abandonnés à la frontière maroco-algérienne a pu être gérée dans le cadre de la générosité marocaine mais à titre « exceptionnel». Alger a-t-elle ainsi perdu une carte de pression « humanitaire » exercée sur Rabat ?
La politique des autorités algériennes dans ce domaine ne date pas d’aujourd’hui. Avant, les migrants subsahariens, selon leurs propres dires, étaient acheminés jusqu’à la frontière avec le Maroc et poussés à l’intérieur du territoire national, et quand les autorités marocaines voulaient les renvoyer, les services de sécurité algériens n’hésitaient pas à tirer des coups de feu à proximité pour dissuader les migrants d’avancer…
par conséquent, si le gouvernement algérien veut continuer à acheminer des migrants ou des réfugiés vers le Maroc, il pourra le faire… Seule une forte pression
internationale pourrait éventuellement l’en dissuader. Et ce n’est pas sûr.
La solution, idéale ou utopique pour le moment, consisterait à ce que les deux pays trouvent un modus vivendi sur un certain nombre de questions, au moins celles susceptibles d’arrêter d’envenimer encore plus leurs relations.

Faut-il imaginer une autre géopolitique des migrations en ce début de millénaire où l’attention de l’Europe est plus focalisée sur le flan sud-méditerranéen, désarticulé par les conflits ?
C’est ce qu’elle s’efforce de faire par la révision en cours de sa Politique européenne de voisinage (PEV) après avoir admis elle-même que cette PEV, mise en chantier depuis 2004, n’a pas réussi. Et pour cause. Dans le cas de l’Afrique (voisinage Sud), elle ne s’est pas sérieusement attaquée aux causes profondes des migrations. En entamant cette révision, elle a demandé à ses partenaires, dont le Maroc, leurs avis en vue de mieux faire. Je pense que pour l’instant, elle ne s’y est pas prise de la manière la plus appropriée. Et même, elle ne pourra réussir cette nouvelle «géopolitique des migrations» qu’avec la meilleure volonté, les plus grands efforts de ses partenaires africains et…
une refondation des rapports socioéconomiques sur l’ensemble de l’aire UE-Afrique. Ce qui implique de voir comment tout cela pourrait se faire en tenant compte des rapports avec d’autres puissances présentes et très actives sur le continent, comme la Chine ou le Japon plus récemment…
Je ne pense pas que l’UE puisse à elle seule résoudre les conflits africains, c’est avant tout de la responsabilité des Africains.Mais elle pourrait y contribuer. De même, comme les migrations sont aussi la conséquence de politiques socioéconomiques données, ce sont ces dernières qu’il
faudra réviser.
Cela nous renvoie encore à cette refondation globale de l’aire UE-Afrique mentionnée il y a un instant, laquelle se heurte à des obstacles, entre autres:
1. En matière de migration, l’UE est elle-même dans une situation de « géopolitique à géométrie variable » si je peux employer cette expression.
2. Sur le plan global, ses rapports avec son principal allié et « protecteur » et avec d’autres grandes puissances, connaissent actuellement des problèmes ; peut-elle dans ces conditions avoir les moyens économiques et surtout politiques d’élaborer cette nouvelle «géopolitique des migrations» ? c’est peut-être pour cela qu’elle essaie de procéder en collaboration avec tout le monde dans le cadre du «Compact G20 avec l’Afrique» afin d’atténuer la crise migratoire européenne actuelle et peut-être une autre crise à venir.

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