Yahya Saïdi s’explique sur le dopage: « Des personnes malintentionnées ont contourné et altéré ma question »

Grand spécialiste du droit sport, fin connaisseur de l’athlétisme, notre collègue, Yahya Saïdi ne s’est pas glissé comme une anguille pour répondre à nos questions. La question que Y. Saïdi a posée sur les réseaux sociaux à l’occasion de la pulvérisation du record du monde du 1500 m en salle par un athlète éthiopien s’est répandue comme une traînée de poudre. Au Maroc, d’aucuns ont beau ruer sur les brancards mais Y. Saïdi les a recadrés. Interview.

Selon certains, votre question sous-tend  que vous avez mis en doute des performances réalisées par Hicham El Guerrouj notamment ses records du monde. Vous en avez la preuve?

Yahya Saïdi : Ma question a été malheureusement personnalisée. C’est l’occasion de la pulvérisation du record du monde du 1500 m en salle qui a fait dire à certains que j’ai cherché à nuire à Hicham El Guerrouj. L’occasion c’est que depuis la promulgation du code mondial antidopage, on assiste rarement à la pulvérisation des records du monde notamment dans le demi-fond. En tout cas, tout ce qui a été dit, ce sont des déductions qui n’engagent que leurs personnes. Des personnes malintentionnées ont contourné et altéré ma question. C’est une question scientifique très cohérente avec le rapport dit Credibility Project Team, réalisé par l’Union Européenne d’Athlétisme en 2017 avec des experts de l’IAAF. Ma question qui a dérangé des scribouillards qui hurlent avec les loups, je l’avais déjà posée en août 2017 à Londres en conférence de presse. Une conférence de presse que j’ai reproduite récemment sur mon compte Facebook à titre de rappel aux amnésiques !

Si vous lisez la quatrième proposition préconisée dans le rapport Credibility Project Team, vous comprendrez aisément qu’il s’agit d’une remise à zéro de toutes les performances antérieures, notamment les records du monde, pour ne pas dire une remise en cause de ces records. Donc ma question souscrit à ce débat qui est enclenché depuis 2017 au sein de l’IAAF et les performances des athlètes marocains ne dérogent pas à ce débat qui a un caractère scientifique et non sophiste. Le problème au Maroc comme dans tous les pays arabo-musulmans est que tout ce qui relève du scientifique et du cartésien est prohibé comme dans la religion. Le sport au Maroc souffre aussi de l’absence quasi totale de la science et de la recherche scientifique alors qu’il s’agit d’un domaine qui a un caractère purement scientifique. Au Maroc, c’est l’ésotérisme et les philippiques des uns et des autres qui ne permettent pas de focaliser l’attention sur l’essentiel qui est d’ordre scientifique. Et c’est la raison pour laquelle on est toujours loin du compte.

Peut-on savoir le contenu de cette quatrième proposition  dont vous venez de parler ?

Cette quatrième proposition a remporté l’assentiment général. Il s’agit de modifier les critères de ratification des records et d’exiger l’établissement de nouveaux records. Avec cette proposition, l’EAA espère éviter les actions en justice, les frais qui y sont liés et une couverture médiatique négative.

Quels sont les nouveaux critères de ratification des records ?

Pour réécrire la liste des records, l’EAA voudrait «mettre de côté» la liste actuelle, «en gardant la dignité intacte», précise-t-elle, et réévaluer les performances à la lumière de quatre critères :

  • Les records seniors devront être réalisés dans des compétitions de très haut niveau, offrant une confiance totale dans les officiels, les systèmes de chronométrage, les équipements. L’EAA ne donne pas de détail sur le niveau de ces compétitions, mais on peut imaginer qu’il s’agira au minimum des grands championnats (JO, monde, Europe), des championnats nationaux et des meetings de la Ligue de diamant.
  • L’athlète qui aura établi un nouveau record devra avoir subi un certain nombre de contrôles antidopage (encore indéfini) dans les douze mois précédant sa performance.
  • L’échantillon devra être stocké et rester disponible pour un retest pendant dix ans.
  • Après ratification du record, l’athlète devra rester exemplaire et maintenir son intégrité. Toute sanction pour une violation grave du règlement (comme un contrôle antidopage positif) entraînera l’annulation du record, «même s’il n’y a pas de preuve que l’infraction ait influencé la performance établissant le record», précise l’EAA.

Quelle est votre position envers le ministre de la Jeunesse et des Sports qui s’est défaussé de toute responsabilité vis-à-vis de votre personne qui aurait agi en tant que conseiller du ministre ?

Monsieur le ministre est intervenu comme un éléphant dans un magasin de porcelaine. D’abord ma question a été publiée sur mon compte personnel et n’a rien à voir avec le ministère de la Jeunesse et des Sports. D’après la déclaration de Monsieur le ministre, on a l’impression que j’ai agi au nom du ministère en usurpant l’identité de conseiller et que j’ai semé le doute en remettant en cause les exploits des athlètes marocains. C’est une déclaration irresponsable du ministre de la Jeunesse et des Sports et ça n’engage que sa personne qui se bat contre des moulins à vent. En plus, le ministre est tombé dans le piège de la personnalisation de la question en contredisant même le communiqué bâtard du ministère qui n’est signé par aucun responsable.

On remarque une même réaction du porte-parole de la Fédération Royale Marocaine d’Athlétisme, non ?

Je défie et le ministère de la Jeunesse et des Sports et le porte-parole de la Fédération Royale Marocaine d’Athlétisme de prouver que j’ai agi en leurs noms. Je crois qu’ils cherchent à aliéner l’opinion publique. Si la question du dopage est un tabou au Maroc, je rappellerai qu’il y a d’anciens athlètes qui sont des fonctionnaires au sein du ministère de la Jeunesse et des Sports qui avaient été convaincus de dopage. Il y a un dicton marocain qui dit qu’il faut nettoyer devant sa porte avant de chercher à nettoyer devant celle d’autrui. Sans parler que ces anciens athlètes sont des fonctionnaires fantômes !

Par contre, il faut rendre à César ce qui appartient à César : la seule Fédération sportive qui a un programme fiable en matière de lutte contre le dopage, c’est la Fédération Royale Marocaine d’Athlétisme. Et justement, c’est le contrôle rigoureux en matière de l’anti-dopage qui est derrière les résultats chétifs aux championnats du monde et aux Jeux olympiques. Mais à l’échelle arabe, voire africaine, méditerranéenne et francophone, l’athlétisme marocain tire bien son épingle du jeu.

Et qu’elles sont pour vous les causes qui sont derrière cette dégringolade ?

Souvent, on a droit à des analyses spécieuses, à des arguties. Heureusement, en athlétisme il y a des chiffres qui sont des valeurs absolues. Mais il faut savoir les analyser objectivement. Par exemple, si on prend le bilan de l’athlétisme marocain entre 1995 et 2005, on constate que le bilan subit une flèche ascendante en termes de médailles. Mais le constat accablant, c’est le fait que le bilan et le classement par points de l’athlétisme marocain avaient subi une flèche descendante. Ce qui explique que durant cette décennie (1995-2005), le travail de fond pour assurer la relève n’avait pas été fait. Ça c’est le bien fondé de mon analyse que j’avais démontrée et illustrée par un graphique en 2009 après les championnats du monde d’athlétisme de Berlin et qui a été corroborée par Saïd Aouita en 2017.

Vous avez aussi parlé de Saïd Aouita. Votre question ressemblerait à ces propos que vous avez évoqués récemment sur les réseaux sociaux. Qu’en pensez-vous ?

Saïd Aouita a confirmé en 2017 qu’en 1994, il avait été acculé à mettre la clé sous le paillasson car les responsables de l’époque avaient décidé de brosser la stratégie sur des pratiques sales et illicites. Je me souviens très très bien de cette déclaration de Saïd Aouita accordée au magazine Zamane en 2017.

La donne a totalement changé aujourd’hui depuis la promulgation du code mondial antidopage. Avant la promulgation de ce code mondial, il y avait l’hypocrisie qui est toujours de mise face aux enjeux financiers gigantesques des sponsors. Auparavant, il n’y avait pas de contrôle sanguin, de passeport biologique, des substances voire des hormones de croissance qui n’étaient pas interdites à l’époque, aujourd’hui elles sont prohibées. Comparaison n’est pas raison mais il ne faut pas être un grand Clerc pour deviner les conditions dans lesquelles se déroulaient les compétitions d’athlétisme. Car je le répète avec le contrôle d’aujourd’hui, certains d’ici et d’ailleurs n’auraient pas pu même à être champion de quartier. Les scandales qui ont éclaboussé la Fédération Internationale d’Athlétisme depuis 2015 en sont les preuves irréfutables que l’IAAF avait été gérée par des crapules.

Un mot pour clore cette interview….

Je n’ai de comptes à rendre à personne comme je n’ai de comptes à régler avec personne. Je suis un électron libre. Je ne suis pas le genre qui cherche le feu des projecteurs. J’accepte la polémique, la critique pourvu qu’elle émane de gens spécialisés car le sport est une affaire de spécialistes. Je dois rappeler que je suis dans l’athlétisme depuis quarante ans et j’avais même acquis une formation de haut niveau en tant que cadre technique. J’avais été l’entraîneur de plusieurs athlètes jusqu’à 1993. Parmi mes athlètes, il y avait Rahmouni Tijani qui avait tout raflé en tant que junior en 1992: quatres titres nationaux et un titre arabe en cross-country à l’hippodrome Souissi à Rabat. Mais au lieu de le sélectionner pour prendre part aux championnats du monde des juniors à Séoul, les responsables de l’époque qui hurlent avec les loups aujourd’hui avaient préféré Hicham El Guerrouj à mon athlète Rahmouni Tijani. C’était une décision arbitraire contre ma personne mais le drame c’est qu’on avait brisé l’élan et la carrière de ce grand athlète qui était promis à un bel avenir. D’autres athlètes avaient été promis à un bel avenir mais qui avaient victimes du mauvais encadrement qui se manifestait par la fracture de fatigue. Ce qui veut dire que les techniciens de l’époque ne savaient même pas comment observer un temps de récupération. Saïd Aouita les connaît tous comme sa poche tout  comme moi mais il ne faut pas réveiller le chat qui dort!

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